Cette nuit, je rêvais d’une mémoire qui ne m’appartenait pas, oscillant entre des ramifications de communauté alien et des nébuleuses sectaires d’illuminés ; du sang s’infiltrait par-dessous la porte de la chambre et emplissait la pièce où d’autres associations d’idées étaient en attente.
Au réveil, je lui lisais Demande à la poussière, elle était entièrement nue… On avait commencé ce jeu qui en fait n’en était pas un. On avait fait la bringue jusqu’à une heure du matin et le récit singulier de John Fante semblait harcelé de composants chimiques, de gnomes sauvages. Sa lecture était censée nous transformer en plomb.
Quand elle me demandait de répéter un paragraphe, ou juste un mot, j’imaginais pour elle des éléments perturbateurs manquants, des scènes de Kama-Sutra dans le lit de John Fante. Ses yeux alors s’apaisaient.
La lune était extravagante, ses rayons explosaient sur le corps de Constance ; ses seins resplendissaient et se gonflaient comme si des merveilles allaient s’en échapper.
Il y avait aussi, éparpillées sur le parquet de la chambre, quelques coupures de presse qui faisaient allusion à sa folie, à son excentricité. Et, tandis que les enquêteurs s’égaraient dans des détails inutiles au sujet d’un meutre passé, elle roulait ses yeux blancs et vitreux, cette nuit qu’on aimait pour l’amour de la nuit. Elle se matérialisait aussi en goule criarde et malfaisante lors de cette lecture.
La lune tombait juste à travers la vitre de la chambre ; nous savions qu’elle allait se perdre vers la fin du mois de mars du côté d’Haïti où des orgies vaudou se multipliaient à cette heure avancée.
Il y avait encore le contenu presque organique des notes de John Fante et d’autres histoires bien troublantes dans ma voix ; en réalité j’avais du mal à me concentrer sur le texte, ses seins m’accaparaient, mais il fallait poursuivre, continuer à inventer ces scènes délirantes en obéissant à Constance. Sinon elle allait se rhabiller et réanimer ce fantôme de John Fante qui – je le savais trop bien – était d’une humeur exécrable ; je savais aussi qu’il pouvait me sabler comme du champagne et décorer les Portes de l’Enfer avec mes tripes.
Je poursuivais donc la lecture et Constance marmonnait quelques jurons quand j’osais m’arrêter pour reprendre mon souffle. Demande à la poussière était un de ces livres qui commençait par une vue plongeante et sensuelle je-ne-sais-où, un de ces romans qui battaient nos têtes fiévreuses sans jamais l’avoir lu véritablement ; le bouquin pris au hasard dans la grande bibliothèque du salon, j’avais fait semblant de le lire en le détournant pour Constance à ma façon.
Une célébration presque érotique pour cette beauté qui échappait aux canons et qui, pensai-je en la ramenant chez moi, n’allait pas tenir le coup longtemps : un simple courant d’air aurait suffit à la faire disparaitre ou à la condenser en petits nuages oniriques…