Poésie surréaliste NotesMat15

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La bible païenne de Kurt Cobain

La terrible vengeance de Burroughs allait s’opérer dans l’ombre.

La nuit ressemblait à la peinture d’un moine castré. Sans émotions ni parjure, une nuit fugitive et stridente. Je sentis monter en moi un sentiment de mélancolie gluante. J’avais comme un blues qui me peignait le cœur en mauve. J’avais besoin de dormir. J’avais besoin d’une cigarette. J’avais besoin de la présence réconfortante d’une double dose de rhum paille. J’avais besoin de poser mes mains sur le cul d’une femme réelle. Je voulais dessiner l’architecture spirituelle d’un ordinateur.
Je ne sais comment ni par quel moyen, mais je me trouvais maintenant assis face à mon bureau, une cigarette se consumant dans le cendrier, un verre de rhum à moitié vide dans une main et une enveloppe pleine de photos floues en noir et blanc, où l’on devinait vaguement une scène classée X ; de ma machine à écrire avait giclé une feuille ou l’on pouvait lire :
« Les forces spirituelles guident nos pas, nous franchirons tous un jour l’espace reliant l’existence aux ténèbres, nous n’aurons plus besoin de mains ni de jambes ni de cœurs qui battent, j’entends le cormoran des limbes appeler mon nom… On dit qu’un roi perd son royaume quand il perd la vue… »

Dans l’obscurité, doucement, la machine à écrire avait ensuite rendu l’âme, sidérée par les paysages splendides que j’avais décrit : des plaines aux faibles lueurs où les zèbres broutaient mais aussi des villes comme New-York que les chevaliers teutoniques avaient rasé ; pourtant, si on arpentait encore les sous-sols, au même niveau souterrain que les quais du métro, on entendait le mécanisme d’autres machines à écrire pianotées par des scribes fidèles à William Burroughs… en récupérant les fichiers informatiques de mon ordinateur obsolète, il y avait dans leurs rétines cette couleur noire semblable aux mouvements rapides, générés par le silex, d’un monde aux arches décorées de lys embaumeurs.

Mais lorsque je me réveillais de cette torpeur, après bien des cauchemars expirés par les narines de Kurt Cobain chevauchant le dragon, il ne restait de ces univers fantasmagoriques que le pâle souvenir d’un voyage psychédélique ; réminiscence qui suintait dès le matin alors que je m’éveillais presque serein, couché parmi les herbes sombrement héliotropes, ou parmi les sillons labourés des champs du Kansas !

Des leçons apprises presque par cœur par des elfes de maison me murmurant qu’ils se transformeraient en géants et avaleraient les champs de son ; en épanchant leur soif de violence aspirée entre les lignes d’une Bible païenne, leur désir d’émeutes et de perditions, ils assouvissaient ce que les visions d’Arthur Rimbaud avaient fait naître en ces temps où les jeunes paysannes se penchaient fiévreusement à mon chevet pour me faire entrevoir l’éclair de leur nudité dolente !

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Parce qu’une douce complainte naissante, dans la ville spectrale, s’empare de son corps allongée, cette beauté incarnée comme l’écho d’un vent oriental, attardé, ambivalent ou alternatif, tandis qu’un plain-chant s’élève, je le sais, à travers les chambres venteuses de la nuit, se cachant dans les pissotières de l’autoroute A7.
Parce qu’une douce complainte naissante, dans la ville spectrale, s’empare de son corps allongée, cette beauté incarnée comme l’écho d’un vent oriental, attardé, ambivalent ou alternatif, tandis qu’un plain-chant s’élève, je le sais, à travers les chambres venteuses de la nuit, se cachant dans les pissotières de l’autoroute A7.