Une rage sommeillait sous le tas de grenouilles mortes à l’ère de l’hégire, une rage sommeillait aux griffes en forme de douilles ou de diodes avec leurs fleurs de grenier, leurs larmes blanches comme des armes. Leurs larmes étant utilisées comme huiles essentielles pour chiens qui aboient et qui mordent pour faire couler le sang Grenade de Clara Luciani.
Une lecture jubilatoire de ses poèmes préférés compensait bien tout le mal qu’elle avait à dessiner sur mesure sa vie qui n’était rien d’autre qu’une vie de poète idéaliste, ne marchandant rien dans cet univers capitaliste et n’offrant sa prose poétique qu’à une élite littéraire.
Des Hectogrammes de désir consumériste l’avaient jadis corrompu, mais c’était de l’histoire ancienne ; maintenant elle contemplait ce tas de grenouilles mortes qui représentait en somme tous ses contemporains bien trop obnubilés par un salaire fixe ou par l’appât du gain, le luxe facile qu’ils ne pourraient jamais s’offrir.
Certains étaient pourtant intelligents, noyés dans la masse, comme par exemple cet écrivain qu’elle lisait fiévreusement… D’orientations sexuelles mal définies, le scribouillard l’interpellait malgré tout à chaque image créée à la seule force de sa libido.
Sous le sein de Clara Luciani se cachaient des kyrielles de mondes imprévisibles que son imprésario avait du mal à contenir. C’était pour ainsi dire la seule jouissance que la jeune chanteuse parvenait à tirer de ses journées fades, esclave d’un petit chef dans un bureau sans horizon à l’heure où elle ne connaissait pas encore le succès des ventes de ses disques.
Et puis était arrivée la maladie, trop tôt selon elle puisqu’elle ne connaissait du monde encore que son pays… Malade, à terme, elle refusait d’abdiquer ne croyant avoir laissé de son passage sur terre que des pelletés d’hectares autobiographiques, son roman inachevé surchargé de référence à son passé alors que sa seule force, mais elle l’ignorait, résidait à concevoir le futur par le seul pouvoir de l’imagination.
Et puis vinrent les murènes du désespoir, les nuits tant redoutées mais elle avait un atout en main : avec un seul numéro de téléphone, qu’elle entrait dans la célèbre page de recherche, elle avait hacké tous les systèmes informatiques et tous les langages de programmation…
Pour héler la gloire d’autrefois, il y avait, quand elle était sous MDMA, une équation dont elle se souvenait lorsqu’elle était encore sur les bancs de la faculté ; une équation de type matriciel qu’elle utilisait pour composer ses meilleurs poèmes.
Au-dessus du tas putride de ces batraciens qu’elle avait enfanté, il restait l’aura du guerrier noir, rebelle à toutes idées et conceptualisation qui allait, elle en était convaincue, se réincarner en marécage sanguin de pythons aussi étranges qu’inconnus. Jusqu’à la taille baignant dans cette espèce de poison qu’il fallait boire jusqu’à la lie, Clara Luciani eut une révélation : cette mare allait l’envoyer dans un domicile céleste où la tapisserie n’afficherait que de listes bibliothécaires permettant de communiquer avec l’au-delà, une extrémité spatio-temporelle jamais entravée par les connaissances ancestrales des anciens australopithèques, nos dignes ancêtres dont le cerveau s’était gâté avec le temps.