Au centre de la cour du donjon, une sorte de brasier brûlait, causé par l’Intelligence Végétale qui ne fignolait pas… Et il s’en élevait les tourbillons d’une abominable et nauséabonde fumée jaune : préludes intermédiaires quand on tirait comme des demeurés sur notre mikado qui crédibilisait tous ses univers à la Casimir.
Nous étions nus, allongés et attachés fermement à côté du brasier. De l’autre côté du feu, s’alignaient les ombres de ces mercenaires du châtelain, se détachant nettement du reste de la foule par leurs somptueux habits : une garde-robe qu’on ne pouvait imaginer que sous THC. Puis le Châtelain ordonna, aux rythmes des tambours, la mise à mort tant attendue de nos deux corps envoûtés par la Marie-Jeanne : les deux seuls responsables qui avaient osé participer et souiller ainsi le rituel de la Saint-Con.
Les fidèles, hurlant, écumant, se précipitèrent sur le corps de mon acolyte, le Docteur Gonzo, et l’attaquèrent avec leurs ongles et avec leurs dents, en une passion aveugle de bestialité, avant de lui fracasser le crâne contre une pierre et de laisser une tache horrible sur la sombre surface. Ainsi la forme rouge et déchiquetée du corps de mon avocat fut jetée dans le brasier ; sous une pluie cramoisie de flammes et de fumées, le Con brûlait tandis que les brutes en folie hurlaient sans fin le Nom du Con de l’année prochaine…
Cette nuit-là, comme un rendez-vous pour un ultime face-à-face, je découvrais que l’Intelligence Végétale que je croyais fumer innocemment avait une structure logique, souterraine et pour l’instant obscure : elle m’avait sauvé de la folie du Châtelain, et après avoir décortiqué pour moi pourquoi j’avais eu la vie sauve, elle me raccompagna dans mon appartement sans dommage… Et à quatre heures du matin, je réalisais enfin, en poussant le volume de la chaîne hi-fi alors qu’une compilation mêlant Beach Boys et Jefferson Airplane tournait, qu’elles avaient « une véritable charpente musicale » ces Plantes « qui couraient avec des airs d’ibis debout sur une patte sur le terrain de chasse favori du malicieux Lapin Blanc. »
Le tout fut couronnée par l’arrivée soudaine d’une grande prêtresse de la marijuana en personne et à genoux pour me supplier d’arrêter de m’abaisser à cet esclavage…
Raisonnement induit par la compréhension du mécanisme végétal quand White Rabbit explosa au sein de la playlist et quand elle me confia que ma mort était annoncé pour peu si je continuais mes conneries : j’avais là, dans l’obscurité de ma chambre, sa Majesté la Marie-Jeanne qui fastueusement n’aimait s’entourer que de ses précieux et fidèles sujets. Et dont j’étais pour toujours exclu.
Ces troubadours et l’Herbe s’enrichissaient mutuellement par cumul d’effets métriques ; ainsi l’Intelligence Végétale elle-même jouait harmonieusement les notes de ces partitions vouées à son culte éternel et épanouissait tout autant le mélomane que l’amateur de son registre musical… autrement elle sévissait et vilipendait violemment l’imprudent qui avait commis une terrible faute de goûts. Et la seule erreur que j’avais commis était pourtant à chercher du côté de cette playlist grunge que j’avais mis en route à mon départ de mon studio, m’en allant sac sur le dos trouver une spiritualité indienne ou une pauvre dévotchka paumée au fin fond de l’Himalaya…
Deuxième chapitre :
Des embruns aux paupières pour me faire revenir sur terre, elle était sans nul doute la seule nymphette acceptant de batifoler avec moi, vieux déchet perdu en haut de ces altitudes à plus de huit milles mètres ; et pourtant au cœur de cette nature sauvage et inhospitalière, dans les ruisseaux et les torrents d’eau pure, il y avait toujours ces emballages de supermarchés pour nous contrarier et qui convulsionnaient même la sérénité ; et parmi cette pollution consumériste, une bestiole excédant les hautes montagnes, qu’on nommait Charlie en hommage à la nouvelle de Clacker et qu’on avait mis en quarantaine après l’avoir repêché dans cette flotte glacée comme un décembre…
Et Charlie, peu de temps après l’avoir découvert, infiltrait déjà notre refuge : ce pays heureux des enfants joyeux qu’il allait inhumer, mettant à disposition des veuves noires avec leurs longs voiles sur le visage pour pleurer à notre place et regretter ce lieu qui avait réhabilité au service militaire les miliciens du Châtelain pour en venir à bout.
Car cette région du monde ne voulait pas s’avouer vaincue, cette volonté de revanche pour évincer le désarroi et le désespoir instrumentalisés dans nos cerveaux par la télépathie de Charlie ; une vague impression de côtoyer les plaques d’égout et leurs émanations, leur imaginaire tortuosité qui avait fait fantasmer tous les enfants de ce pays crasseux.
Ils étaient bien comme ça, ces gamins louchant au passage de ma fiancée en string rouge : dénaturés dans leur composition génétique que Charlie, à présent à l’état de cellules souches dans leur laboratoire, caractérisait pourtant à une appartenance extraterrestre, aussi étrange que cela puisse paraître…
A suivre !
