Il faudrait toute la sagacité de Gandhi ou de Bouddha pour ne pas avoir une furieuse envie de se loger une balle dans le crâne quand mon Chef m’avait annoncé qu’il faudrait repasser à l’asile : de nouveaux cas, détectés dans cet établissement croulant sous les millénaires, attiraient à présent l’attention des médias. Et ce fut ainsi, sous la Lune livide, que je débarquai en pleine nuit dans ce centre psychiatrique pénitentiaire, les gardes poussant laborieusement les portes blindées pour faire rentrer ma Dodge.
Après avoir éteint le moteur, j’allumai une clope on n’y voyait que dalle comme dans le terrier d’Alice aux pays des merveilles psychédéliques, la noirceur de cette nuit prenant la pleine possession de ce lieu, donnant l’impression vaguement sexuelle qu’une actrice X allait surgir du souterrain CL204 où l’on me dirigea avec des airs précautionneux qui me tapaient sur les nerfs…
Une fois dans les méandres de l’HP MDC Brooklyn à New York, je remarquai qu’il y avait, affichée sur tous les murs de l’établissement, la une de tous les journaux : des photos de types déchaînés ou au contraire plongés dans le coma, les jambes arquées et presque tête-bêche avec le reste de leur corps que le parasite filaire avait rendu plus lourd que le plomb, accompagnaient les petites écriture en Time qui alertaient sur cette recrudescence de l’épidémie ayant à nouveau frappé, plus de dix ans après l’apparition des premiers symptômes : le délire psychopathologique des journalistes américains.
Puis, progressivement au fond d’une salle tout aussi obscure, je découvris la silhouette prostrée de John Fante, enchaîné à une chaise rouillée… Il divaguait sur une complainte inaudible, les yeux jaunes et vaseux, et ne se rendit même pas compte de ma présence, de la bave sur toute la face.
Les infirmières me laissèrent seul avec lui pour un entretien qui s’annonçait corsé. On l’avait aperçu en haut du Brooklyn Bridge, prêt à sauter dans la flotte glacée et on l’avait emmené de force ici.
La même fièvre que ce que j’avais vécu, quand dans la rétine des pauvres pucelles je reflétais mon cynisme en temps adolescents, cette même fièvre, que cette nouvelle vague d’épidémie générait en temps de crise, l’agitait de tout son antre cérébral. Les infirmières le forçant à boire outre mesure alors qu’il n’était là que pour grelotter au fond de son lit pendant 48 heures. Mais un genre de transe l’avait saisi lorsque je lui montrais les photos en noir et blanc de cette incision du derme pour extraire une dent de cadavre, ou le parasite filaire que j’avais enfin rejeté en Afrique avec un gourou de dernière zone ; aussi comme lui j’avais déclaré avec violence que j’en avais plus rien à foutre de cette vie de merde… Cependant, j’avais quand même écrit ce bouquet de nerfs couchés sur papier, uniquement pour faire plaisir à mon boss, soumission alternant entre un épisode pornographique, lessivé mais heureux d’être allé jusqu’au bout, et ces moments où j’étais seul et sûr d’en avoir terminé avec cette névrose fantasmagorique.
Dernière partie :
Un moutonnement noir dans le ciel enduisait de manière tout à fait sournoise les cartes de Poker répandues par terre dans notre chambre commune pendant qu’elle crânaient fièrement tandis qu’une dizaine de skinheads, après bien des orgies et après s’être empiffré à mort, un peu comme dans le film La Grande Bouffe, posaient en selfie avec une nymphette complètement nue ; et enduites de leurs lissages, elles risquaient fort de faire la quatrième de couverture des journaux américains quand la pluie de l’acide illuminerait alors les abîmes hallucinés, elle avait tout compris quand elle avait rendu l’âme et tout rendu organiquement même. Tout s’était enchaîné, en toute logique. Une logique où elle m’avait vu, à travers la vision de son avenir qui ne s’arrêterait plus que si quelqu’un enrayait la machine, mais c’était trop bon afin que personne ne puisse refuser l’implant qui le reliait à la machine. Cette Cora-Hummer venait de prendre conscience du phénomène. Elle avait une longueur d’avance.
Il y avait eu les symptômes avant cette anticipation, mais elle n’avait pas su les voir en tant que tels, elle avait été incapable de diagnostiquer la maladie souterraine, attribuant les difformités qui affligeaient les Elephant Men, des Joseph Merrick, au grand hasard génétique. Mais le hasard s’était fait insistant, jusqu’à ce qu’elle se mette à douter.
Des arbres généalogiques qui avaient toujours donné des fruits fermes et acides, s’étaient mis à produire ces monstruosités au goût de cendre : des générations de nanti, n’ayant plus qu’à tester, avant d’être blasées cette pilule qu’on nommait Black-out de la voie lactée : elle vint, cette drogue qu’on pouvait qualifier d’origine extraterrestre, depuis ses méandres psychédéliques envahir le petit tableau de ballerines anorexiques que nous nous tapions dès fois, John Fante et moi qui dans la chambre n’ouvraient qu’à l’infirmière et à sa petite télévision montée sur roulettes.
Télévision où l’on pouvait suivre des histoires de petites filles lesbiennes égorgées par des Elephant Men qui n’en pensaient pas moins… des sornettes d’écolières retrouvées le cartable sur le dos, un grand sourire aux lèvres avec des yeux révulsés en posant leur question idiote : à qui s’adressaient ces émissions télévisées alors que seuls ces tueurs en série détenaient la réponse ?
De notre côté, la pomme dans le plateau-repas, était molle, la première bouchée partit en purée entre nos mâchoires. Sans saveur et pleine d’eau. Anormal. Il y avait eu tous ces petits bugs dans la matrice qu’en toute bonne foi le traître dans Matrix avait ignoré scrupuleusement, qu’il avait soigneusement mis dans un coin reculé de sa tête pour ne pas débiter si on tentait de lui faire cracher le morceau. Il avait fait comme si de rien n’était, et aujourd’hui la Guilde le maudissait. Elle n’avait pas fermé les yeux, essayé de passer l’éponge, oublié en se plongeant dans l’alcool.
Au-dessus d’elle, les pommes sur l’arbre avaient toutes cette forme étrange, des malformations qui donnaient aux skinhead des têtes enflées et trop grosses, comme nourries d’une sève modifiée.
Avec l’autre patient, nous cherchions le meilleur terreau psychédélique afin que des esprits tournés trop souvent par une main de marionnettiste nous fourniraient des informations pertinentes, de quoi cultiver par exemple l’ésotérisme de nos jeux de cartes à même cette écume fantasmagorique, que le seul et unique attribut du sujet, c’est à dire moi, vouait un véritable culte : il faut dire que ces parties de strip poker étaient régulièrement enfumées de vapeurs provenant des pousses de ce cannabis royal, fumé et utilisé pour copier les données de ces satellites, localisés au-dessus du Tibet, et que la musique Grunge avait rendu sourdes et prêtes à franchir les Portes de l’au-delà… Par malchance ce n’était que l’effet de l’étrange syndrome.
