Gravitant autour d’une énigme irrésolue, ce cinéma porno au coin d’une grande avenue, venait d’ouvrir ses portes (En inauguration, un film mystérieusement sans titre était projeté ) ! Dès qu’il avait appris la nouvelle, Jumbo s’était jeté dans le premier bus pour prendre une place (environ l’équivalent de 90 à 95 centimes d’euros) sans se douter que ce film allait ranimer le souvenir de la planète OS X où il avait abandonné Katia à son triste sort. Katia qui pleurait, Jumbo l’examinant d’un regard furtif, qui désirait l’apocalypse. Sous la chaleur d’un soleil calmée par l’air marin, en inventant un autre univers, Katia avait imaginé que de tendres flocons descendraient du ciel quand l’archéologue interstellaire reviendrait la chercher.
Assis aux premières places, à peine les publicités passées, Jumbo vit quelque chose fendre l’écran : ce fut, trois fois, un intertitre, décoré de notes de musique éparpillées et peintes à la main :
La Vengeance de Katia ! La Vengeance de Katia ! La Vengeance de Katia !
Suivi par un lent balayage panoramique, puis la caméra s’immobilisa un instant pour examiner une tâche humide sur le canapé jaune, la scène campagnarde idyllique et ensoleillée visible depuis une fenêtre, un tas de photos de vacances sur la table à abattants, la petite culotte très légère abandonnée dessous.
Une bouteille de champagne ouverte et deux flûtes à moitié pleines étaient posées sur la crédence peinte, comme pour un portrait de famille. De l’autre côté du couloir, dans la chambre d’Angela, sous un plafond à miroirs, un grand lit circulaire avec un chevet en forme de cœur et des draps en satin cramoisi et or, délicatement froissés et tachés. Il y avait également de nombreux miroirs, et pourtant la caméra, alors même qu’elle explorait l’ensemble tendrement, comme en le caressant, parvint à ne pas se filmer. Derrière le lit se trouvait une porte entrouverte, la caméra se glissa par l’ouverture et pénétra dans une salle de bains au carrelage et aux miroirs étincelants.
Et ici, ici seulement, on pût voir la caméra et le cameraman, se refléter dans cette profusion de miroirs. La caméra s’arrêta un moment sur un espacement vide d’un meuble de la salle de bain. Et une indication sonore retentit :
« La boite de Tampax a disparu, Jumbo l’aurait-il volé à la Gardienne du Temple ? »
Il y avait aussi, toujours suivi par un autre balayage panoramique, des phylactères multicolores renvoyant sur l’écran cette indication, par écrit cette fois, comme des trous de gruyère laissant passer l’air, des phylactères qui rêvaient de se défaire du sortilège de Katia, puis on passait au plan d’une terrasse ensoleillée, et Jumbo pouvait entendre le bruit des casseroles lavées par la bonne trop bête.
Une kyrielle de flash-back apparut alors : c’était un défilement rapide d’images où l’on voyait Jumbo prendre la boite de Tampax de Katia et la mettre discrètement dans son sac.
Et puis, tout de suite après, un violon tantôt mélodieux tantôt strident au fur et à mesure que la caméra avançait plagiant la meilleure scène d’un film conçu dans une école de sorciers. Puis la caméra s’attardait sur un diadème en argent étincelant qui remplaçait la boite de Tampax. On pourrait se pencher sur le sujet qui dérouterait sans doute toutes les bases de données des disques durs actuels. Mais déjà s’avançant jusqu’à une baignoire, le cameraman plein d’entrain, lança : « O déesse Katia, es-tu là ? »
Et, sur l’écran, les spectateurs purent admirer une jolie nymphette, comme échappée d’un conte de fée, sortir de la baignoire verte en forme de yoni environnée de savons, de shampoings, d’éponges et de jouets érotiques de bain.
Une fois debout, elle eut une petite exclamation de stupeur, éclata de rire, leva les bras comme pour répondre à une ovation imaginaire. Son visage avait perdu toute trace de timidité, libre, ouvert, comme son récent partenaire, cameraman et acteur du film ne l’avait jamais vu, à toutes les promesses qu’offrait sa beauté.
HPG avait délaissé sa caméra, tandis qu’un autre cameraman, en reprenant le relais, s’activait à filmer maintenant la fellation hors norme et pourtant classique que Katia avait perfectionné avec le temps.
Et Jumbo, qui était littéralement scotché sur son siège, à des années lumières de cette planète où il avait laissé Katia, bavait sur sa chemise.
Mais la vengeance de Katia avait-elle atteint son point de paroxysme ?
Il en doutait, et déjà en tremblant de tous ses nerfs, il sortit prestement de la salle de cinéma… Il pressentait, une expression grave de déterré sur son visage, que Katia, la déesse courroucée de la planète OS X, lui réservait encore bien d’autres surprises.
Depuis la rue, il pouvait observer les gens fermer du haut de leur appartement leur volet puis se pencher sur leur ordinateur pour écrire. Leur traitement de texte ? Une liste de quelques produits pharmaceutiques. Des médicaments se consacrant à l’étude de la sémantique des intestins.
Il y avait dans la rue une tension palpable dans l’air : des combats de samouraïs irréprochables qui guerroyaient avaient éclaté un peu partout sur sa planète grouillante de gnomes.
Alors que l’ordinateur des gens, à distance, pilotait une grue pour hameçonner Jumbo qui fuyait à toutes jambes, les guérilleros s’entre-tuaient. Des vêtements en lambeaux flottaient au sommet de la grue, et sous cet appareil trois enfants tournoyaient autour de la nouvelle attraction : Jumbo pendu par les pieds ; et instinctivement il savait que tous les serveurs informatiques des sbires de Katia avait généré une prédiction alarmante. Une sorte d’oracle qui ne pouvait venir que de leurs clés USB ouvrant instantanément Twitter et que les rires de Katia, mêlés au sarcasme d’une étoile naufragée comme elle, métamorphosait sous la forme d’un liquide polaire. Peut-être l’essence des larmes de Jumbo…
