Poésie surréaliste NotesMat15

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Whalid

Il ne l’a jamais croisé avec cette coupe de cheveux, ni cette couleur, ni ces lentilles, mais c’est elle. Elle se dirige en direction du parc des pendus et il la suit d’un pas pressé tandis qu’un codeur par des manipulations habiles et virtuelles introduit le numéro de téléphone de son futur hôtel restaurant dans les contacts de cet homme.

Quand elle arrive près de la porte aux soupiraux grillagés, le dessin de ses lèvres perverties par une idée qu’elle a en tête, forme une grimace. Il attend de voir si elle connaît le code d’accès mais bientôt un judas s’ouvre et on la laisse entrer. Il reste là, dehors, comme un con. Puis, après quelques minutes de réflexions, il retourne chez lui, s’enferme dans son bureau où des piles formées par les livres et les blocs-notes l’exhortent à travailler sur son premier roman.

Le lendemain, à la même heure, il la retrouve ; cette fois elle est beaucoup plus vieille et elle arbore une dégaine et une marche sorties tout droit de l’imaginaire d’un ivrogne irlandais, ce qui dépareille avec le reste des gens dans la rue… ces gueux qui n’ont jamais lu Kerouac. Il embraye à mi chemin de son parcours et il remarque, quand elle ne le distance plus que de vingt mètres, qu’un curieux appareil scientifique dépasse de sa poche…
Il s’agit d’un œuf de Berthelot, utilisé pour réaliser la synthèse de l’acétylène en associant le carbone et l’hydrogène.

Échouant à deviner comment elle se débrouille pour passer une fois de plus le portique, il revient dans son appartement, désappointé et on entend alors planqué dans une cabine téléphonique non loin de là un type murmurer dans le combiné que tout fonctionne à merveille, que l’eldorado n’est pas menacé.
Mais toute la nuit, l’écrivain imagine ce que Alana des Ordalies égyptiennes, ou, sur d’autres plans, la blonde meurtrière du musée de Kali, la furie du château, la harpie de Berlin, ou encore Paola la psychopathe du port du Havre, peut bien commanditer dans le parc férocement gardé des pendus.
En regardant tristement les chauves-souris s’envoler au-delà de ces hautes murailles la nuit, il considère que son talent de caméléon joue un rôle louche dans ces virées tardives et entreprend de percer le mystère.
Bien sûr cela fait longtemps, trop longtemps que la ville a abandonné son programme politique latino-américain et lynché tous les partisans de ce système. Une grande rafle : les opposants ont tous été attribué à un arbre et, dans sa transe venant des profondeurs de la Renaissance, la Communauté des Descendants de François Premier a admiré les corps se convulsant sous le supplice de la corde.
Ce soir, malgré l’espionnage dont il est victime sans le savoir, l’enquêteur poursuit l’idée tenace de comprendre l’énigme, bien plus préoccupé par l’affaire en cours que par ce feuilleton à la télé où d’ailleurs de nouvelles recrues, issues de la population locale de son agglomération arriérée, s’appliquent pendant un faux débat à démontrer que le fameux Parc des Pendus n’existe pas.
Et, en surimpressions fugaces, des ombres menaçantes, guerrières semblent jaillir au dessus de ses lustres et l’invitent à s’exiler : sa décision est prise, il part pour cet hôtel restaurant même si il a du mal à se remémorer à quel moment et pourquoi il a pris soin de le noter dans son iPhone.
Mais le temps joue contre lui car il a le pressentiment que la femme aux multiples identités kidnappe à cette heure des enfants aux cheveux d’un noir de jais et sa parano lui souffle que son obscur dessein n’a d’autre objectif que d’infliger de disgracieux sourires de Glasgow aux êtres frêles, pour faire plaisir aux pendus peut-être.

Deuxième partie

Une vieille affiche du Projet Blair Witch a été arraché brutalement des murs entourant la bâtisse où ils dînent, en attendant le ciel étoilé, et demeure quelque temps sur le sol poussiéreux de l’allée avant de s’envoler par l’unique coup de vent de la soirée et finit sa course sous ses lunettes embuées mais il n’y prête pas attention. Il dirige plutôt son regard sur l’une de ses voisines de table et se dégonfle aussitôt à l’idée d’engager la conversation. Que fait-il ici, sur la terrasse de cet hôtel restaurant, à s’interroger sur sa faible confiance en lui, au lieu de bûcher sur cet ouvrage qui lui tient tant à cœur ? Il aurait dû faire monter un plateau repas.
Son imperméable, qu’il a mis sur une chaise, n’a pas l’once d’une tâche, boursouflure ou autres accros et pourtant, de la même texture qu’un tissu éponge, il sera dardé, quand les diodes des lanternes électriques seront allumées, de lumières le rendant décrépi. Il discerne une autre silhouette, cette fois de dos, qui corrige sans cesse sa posture et décide, même si il ne l’a jamais vu en face, qu’il la décrira ce soir devant sa machine à écrire comme une farouche amazone tirant sa force du clan des Jivaro, les coupeurs de têtes vivant dans la forêt tropicale.

Elle attend encore l’entrée alors que le reste des clients, accoudés à une table en métal, profite de la suite. En tout cas, c’est comme ça qu’il interprète sa nervosité, ne pouvant deviner vraiment ce qui la tracasse. Il s’interroge aussi sur les jobs que ces gens peuvent bien endosser. Mais finalement il s’en moque et, inspiré, il écrit un poème sur un morceau de serviette pendant son café qu’il a commandé bien tassé : « À un moment donné dans mon existence, ces femmes croisées et re croisées à l’infini, ont pris l’apparence d’une scie coupant une bûche, au dessus de la rangée des corps longilignes, nerveux, racés des pendus. Après bien des mégots et des joints aux pensées peut-être amusantes, je me suis rendu compte que toutes ces métamorphoses entretiennent le feu mettant fin aux bobines de tous les films, de toutes les narrations en lambeaux. Et sont l’œuvre de sorcellerie d’une seule et même protagoniste ; elle se volatilise, s’évanouit, évanescente, quand on essaye de gagner ses faveurs, pour mieux échapper à toutes les interprétations, cependant conformes à son idée directrice : nous rendre chèvre. »

Après ce temps d’écriture, il s’aperçoit qu’il n’y a plus que lui sur la terrasse, il plie bagage et en rejoignant le hall, il pense que ces pendus, disséminés dans le parc aux couleurs chairs, ont cette fâcheuse habitude de ne rien dévoiler au scribe qu’il représente mais il ne veut pas en démordre, cette nuit blanche il convoquera les démons. Beaucoup plus tard, à l’heure la plus froide de la nuit, alors qu’une cigarette se consume dans un cendrier débordant et qu’un énième verre de rhum paille est à nouveau sournoisement vide, il maudit sa situation, le désavantage certain de ne jamais avoir accès au Graal sacré, ce Parc dans cette ville de fantômes d’où il croit être natif.

De la machine à écrire a giclé une feuille où l’on peut lire : « la tension et la temporalité de mon récit m’ont éloigné un bref instant de mon personnage central prenant le large, attiré comme un aimant par la sombre légende de cette ancienne auberge. Le monde s’éloigne aussi tandis que j’observe les coups de soleil de cette jeune femme que sa fine bretelle laisse entrevoir et cet insignifiant détail me rappelle soudain qu’une force, pas tendre pour l’Homme, nous consume tous et personne ne va broncher évidemment. Sa science étendue et parfaitement occulte me réconforte en quelque sorte comme la liste de mes jours passés chez ces femmes accueillantes. Nommée, définie, datée et étiquetée dans ma tête comme les grands vins, qui d’ailleurs n’ont qu’un goût de carbone que l’œuf de Berthelot combine avec le courant électrique, cette liste, à l’acétylène je la brûle aujourd’hui. »