Poésie surréaliste NotesMat15

• •

Chapitre 1. Les défis de la Saison Rouge

Ils étaient sous la terre, un défi à réaliser chaque jour. Kaphrium était à l’origine de l’opération. Ils étaient bien au chaud dans leur terrier, drogués en permanence pour architecturer le Projet Kaphrium, travaillant nuit et jour.

Installés dans les recoins épiphaniques de leur cocon souterrain, les deux frères avaient prévu de finir en beauté : le Jugement Dernier informatique pour toutes les civilisations humaines.

Ils avaient enfin trouvé ce qu’ils cherchaient. Ce jour là, le défi avait été particulièrement difficile à élaborer. Maubeuge, le grand frère, avait jeté sur le papier les premières conditions : d’abord, il fallait retourner dans cet établissement pour légumes du troisième âge où croupissait Kaphrium, le fondateur des hommes-rats.

En regagnant la surface, ils étaient, en cette fin d’après-midi, dissimulés sous un ciel de jade avec cette vague impression d’appels d’oiseaux très mal-aimés dans le voisinage. Entre eux, les gens d’ici parlaient volontiers et d’un air emprunté d’euthanasie ; ils en avaient tous ras-le-bol de vivre mais, dans la plupart des cas, le suicide était rarement envisagé.

Le maire, pour pallier ce problème, organisait gratuitement des cours d’éducation sexuelle dans la salle de la commune, espérant ainsi générer dans tous les foyers des histoires d’orgasmes en série. En parallèle, des nébuleuses sectaires avaient ouvert des ateliers de spiritisme. Les gens préféraient se tourner vers ce genre de pratiques occultes qui les aidaient, disaient-ils, à mieux vieillir, à mieux appréhender l’au-delà…

2.

Pour recueillir le sang qui allait gicler comme une pluie rouge le jour de l’apocalypse numérique et le faire vieillir en fût afin de le boire et de rajeunir par la suite leur espèce, les hommes-rats en avaient fait succéder des rangées de corps longilignes, nerveux et racés dans ces stations de métro sous leur contrôle.

Jadis une équipe de tournage avait tenté de résoudre l’énigme de cette station qui donnait directement et étrangement sur la chambre médicalisée de Kaphrium. Peine perdue ! Ils avaient tout effacé dans les archives, renvoyant les enquêteurs dans les catacombes gothiques où était née la civilisation des hommes-rats.

Mais, là-bas, il n’y avait plus aucun indice qu’ils pouvaient étudier. Ils étaient comme entravés par leurs propres raisonnements sans queue ni tête.

Depuis sa chambre, Kaphrium hululait à tue-tête et l’on entendait même ses cabrioles sur le plancher malgré le fracas des rames se perpétuant à l’infini. Dans une autre chambre donnant également sur une autre station de métro, Angela espérait toujours que quelqu’un allait lui donner un coup de main pour résoudre son problème de mutisme avec les autres.

De leur côté, le plus jeune des frangins, en s’arrêtant là pour faire une pause, l’avait repéré parmi la foule qui se pressait dans des va-et-vient incessants. Après avoir parlementé de longues heures avec la jeune fille allongée sur son lit au milieu du quai, isolée du reste du monde, dans le noir absolu, ça ne le dérangeait pas de doigter cette pauvre dévotchka devant tous ces banlieusards indifférents allant au travail.

Pendant ce temps là, l’aîné était parti s’alcooliser sans se morfondre sur cette histoire trop romantique à son goût qui s’éternisait. Il crapahutait à présent sur le siège d’une grue de caméra, sa bouteille de vodka brillant dans l’obscurité. Il réalisait que le lugubre plain-chant, cette lamentation de la ville veuve, n’était qu’une sentence de plus pour les humains à prendre très au sérieux.

3.

Au-dessus de l’innovant système de rames, avait été conçu la ville selon un modèle subtropical ou équatoriale rapporté par d’étranges impérialistes aujourd’hui disparus. Ils avaient rajouté au rugissement fracassant de la rame les grognements porcins provenant des clubs échangistes, disséminés un peu partout au-dessus et au-dessous de la surface. À cette époque, ces années X si énigmatiques, s’était greffée la communauté des hommes-taupes génétiquement modifiés à ces hominidés colonialistes qu’ils détestaient. Dès le début de leur cohabitation, un ghetto s’était formé : les impérialistes les avait obligé à vivre dans les structures des cages à poules pour enfants, leurs journées aussi lentes et tristes que les gammes mineures s’échappant des pianos de ces privilégiés se ressemblaient toutes ; rien n’avait bougé pendant des siècles sinon leur mutation en hommes-rats jusqu’à la disparition de la caste supérieure. À ce moment là de l’histoire, leur domicile avait changé pour les souterrains et les égouts de la ville. Émergeant du nid humide et sale de ces créatures hantées par un désir de vengeance, de revanche ultime hissée des profondeurs, l’idée de foutre le bordel parmi les nouveaux dictateurs avait alors germé.

Chapitre 2

I.

Ils étaient sous la terre, un défi à réaliser chaque jour. Razko Kaphrium était à l’origine de l’opération. Ils étaient bien au chaud, un peu comme dans un œuf, comme émerveillés par les chutes et fracas métalliques qu’ils entendaient depuis les profondeurs. Au-dessus, les immeubles en béton qui avaient abrité le Projet Kaphrium, menaçaient de s’effondrer ; mais l’œuf enflait, les deux frères avaient trouvé enfin ce qu’ils cherchaient. Ce jour là, le défi avait été particulièrement difficile à élaborer. Maubeuge, le grand frère, avait jeté sur le papier les premières conditions : d’abord, il fallait retrouver cette étrange famille qui vivait En Haut ou En Dessous, on ne savait pas trop, ça paraissait déjà compliqué… Ils ne sortaient jamais très souvent de leur terrier. D’autant plus qu’ils étaient myopes. Pourtant le Projet Kaphrium allait visuellement progresser en intensité, frapper aux endroits stratégiques quand la ville serait endormie.

Ils prévoyaient de sortir d’une zone de décombres, proche de leur voisinage. Ils suffisaient de grimper le long d’une échelle métallique pour voir des grues -immobiles depuis des lustres- hanter les gravats. Les carnets de Razko Kaphrium racontaient que le monde du dessus était bientôt prêt à leur appartenir, tant il sentait la désolation et la mort.

Les deux frères avaient vu leur jeu débile se liquéfier avec le temps, le plaisir de braver les interdits s’était émoussé au fil du temps. Et les délires consignés dans les carnets de Razko Kaphrium n’avaient plus aucun intérêt. L’idée de poursuivre quotidiennement les défis fut ainsi abandonnée.

Prochainement, allait sonner le glas des Années X.

II.

Razko Kaphrium avait-il vécu une vie antérieure ? Avait-il dynamité l’immeuble où il habitait ou était-ce quelqu’un d’autre ? Razko Kaphrium était-il seul à agir ou était-il influencé ? Et surtout, était-il mort, vivant ou en intermédiation ?

J’avalais mon café et je me souvenais de m’être penché au chevet de cet homme sanglé et allongé sur son lit d’hôpital. C’était peut-être Razko Kaphrium, ce vieillard au visage flétris. Personne ne connaissait son identité. Et quand j’étais venu le voir et l’interroger pendant son hospitalisation les éléments qu’ils m’avaient fournis correspondaient exactement aux divers échanges que j’avais eu avec le Razko Kaphrium des années X. Pourtant, et tout le monde le savait, les années X n’avaient jamais réellement existées, elles étaient imaginaires pour les archives, insensés pour les gouvernements en place, invraisemblables d’après les médias, et les gens n’en parlaient jamais. C’était bien plus qu’un simple tabou. Les années X s’étaient formés dans l’inconscient d’une génération (ou d’une ethnie ?) qui avait vécu dans les canalisations des égouts. Et personne à présent ne voulait l’évoquer, cette sombre période qui sentait la merde.

Razko Kaphrium avait (ou avait eu) cette folle ambition de faire remonter cette merde aux narines de mes contemporains.

III.

Ils avaient prospéré sur un monde en ruines, dans un « univers merdique uniquement réservé aux hominidés » selon leur expression.

A force de regarder l’écoulement blanchâtre des égouts, à force de se terrer dans l’obscurité de ces souterrains, ils comparaient l’écume des vagues aux lessives avariées des ménagères quand elles atterrissaient ici. En cela et uniquement d’après cette drôle de perception, on pouvait les qualifier de poètes impressionnistes. Mais la poésie pour eux s’arrêtait là : ils n’avaient aucune honte et aucun mal à être grossiers, à se montrer rustres et dégoûtants en toute occasion.

Mais ils n’avaient pas les pieds sur terre, c’était là le principal écueil à leur progression. Et ceci n’était pas une nouvelle fois une caractéristique de ce qu’ils prétendaient être, ces pseudo poètes. Littéralement, ils n’avaient pas les pieds physiques sur la surface de la terre ferme. D’hommes-taupes, ils avaient mutés en hommes-rats au fil de ces années X et cette menace sans cesse réactivée et réelle qu’ils surgissent à tout moment hors de la plaque d’égout, avait fait trembler la communauté humaine, cette caste privilégiée et inchangée depuis l’aube de l’humanité.

IV.

Quelqu’un jouait passionnément de l’accordéon. Sûrement l’ouvrier du chantier d’à côté. Nous avions dévalé les pentes raides de la Croix Rousse avec nos vélos pourris et sans frein et nous comptions donner aux hommes-taupes de la salade verte -ces feuilles de salade inutiles qu’on avait récupéré de nos hamburgers achetés quelques heures plus tôt au Mac Donald’s. Léon de Maubeuge, l’homme-taupe, allait se régaler ; c’était notre seul ami et quand on entendait l’accordéon du chantier il n’était jamais très loin.

Léon aimait sortir de son antre pour écouter cet accordéon, et ce fut assez rapidement qu’on retrouva notre vieux copain, planqué derrière un mur tagué de conneries dont le célèbre Zoé Suce avec ses vingt-six numéros de téléphone différents. C’était notre tag préféré mais Léon de Maubeuge ne savait pas lire, encore moins écrire, et n’avait jamais eu de téléphone, il préférait s’intéresser aux instruments de musique qui avaient survécu aux guerres. Il était très bizarre mais on l’aimait pour ça.

V.

Léon de Maubeuge était-il un messager des dieux ? Allais-je devenir complètement cinglé au point de manger uniquement les feuilles de salade que les enfants apportaient aux hommes-taupes ? Je beuglais ces questions, recroquevillé dans un coin de mon appartement -un vrai capharnaüm- lorsque j’eue l’idée soudaine de descendre les poubelles. Un peu d’exercice pouvait m’aider à remettre mes idées en place. Pourtant, à peine sortis, alors que j’étais aux rez-de-chaussée où l’on entreposait les poubelles, je vis l’horrible plaque qui était sur ma boite aux lettres : Razko Kaphrium 1er étage.

Pire ! Le facteur qui était là me tendit le courrier en s’adressant à moi ainsi : Monsieur Kaphrium, un recommandé pour vous.

De l’eau avait coulé sous les ponts, et le complot s’était agrandis : tout le monde m’appelait à présent Razko Kaphrium, j’avais beau me démener, décliner ma véritable identité, j’étais devenu Kaphrium, Razko Kaphrium et les hommes-taupes, qui allaient devenir des hommes-rats, m’appelaient à les rejoindre, je savais qu’ils me vénérait comme un dieu et… Putain la merde ! j’étais seul à me débattre dans ce monde soudain incompréhensible, j’avais lu dans les journaux ou ailleurs cette histoire imaginaire qui racontait l’existence d’hommes-taupes et d’hommes-rats gouverné et administré par le seul Razko Kaphrium et mon ADN avait été modifiée suite à cette lecture.

J’allumais la télé et le présentateur du JT me déclara comme si il me pétait à la gueule que moi Razko Kaphrium j’étais de la racaille à abattre.

J’envoyais la télé valser par la fenêtre, et aussitôt la radio m’informa que moi Razko Kaphrium j’avais causé la mort d’une centaine de victimes en laissant le gaz allumé dans mon ancien appartement. Merde et merde et encore merde !

VI.

Un jour, alors que j’étais encore gamin, les immeubles en béton de la Sucrière s’étaient effondrés sous nos yeux. Quelques mois plus tard, un nouveau chantier s’ouvrit. Maubeuge, mon grand frère, aimait traîner avec moi dans cette zone de décombres proche de notre voisinage, quand les ouvriers étaient partis. Lorsque nous ne dévalions pas les pentes de la Croix-Rousse avec nos vélos pourris et sans frein, on cherchait toujours quelque chose à inventer, une histoire imaginaire au milieu des gravats ou un jeu débile comme monter jusqu’au sommet d’une grue mécanique, et ce fut ainsi, un matin pendant les grandes vacances, qu’on découvrit l’antre des Cora-Hummers 7 ; le trou était large et très profond, aussi nous eûmes du mal à passer à l’acte : il fallait descendre une échelle métallique et rouillée, qui s’enfonçait dans les profondeurs. La dynamite placée soigneusement aux endroits stratégiques avait laissé un cratère affaissé ; mais comme nous étions désoeuvrés ce jour là, nous avions bravé le danger et ce fut le coeur battant qu’on s’engagea, le souterrain devait recéler tellement de secrets !

Sous les néons aux mémoires photovoltaïques qui jetaient sur nos visages des aplats brusques de masque mortuaire, nous fûmes guidés par le son d’une brosse à dent électrique et le tremblotement d’une lumière au fond du tunnel emprunté. Ainsi, nous étions tombé sur une famille étrange que nous avons appelé par la suite Les Cora-Hummers.

Elle vivait dans les profondeurs et nous étions arrivé alors qu’elle se lavait les dents. Ils nous avaient tout de suite adopté : le père, la mère, la fille, le fils et le chien-marteau. Dès le début, leurs tics de langage nous avaient beaucoup amusé : ils inséraient dans leurs phrases de nombreux adverbes même quand ce n’était pas nécessaire :

« Papa ! Entre temps ma bouche a rendu caoutchouteument du sale dans l’évier, pouah anticoagulement dégueulasse… Igor, brusquement rallume la bougie ! On n’y voit lubrifiquement rien ! Je dois aristocratement me faire belle et ensuite sortir ce soir. »

A partir de ce jour, nous prîmes la résolution de leur rendre visite quotidiennement, au moins jusqu’à ce que l’école reprenne. Cependant, ce bonheur dura peu ; un événement funeste pointait déjà à l’horizon.

VII.

Une nuit, les sirènes des pompiers retentirent, tout le quartier s’était levé pour voir l’attraction : nous arrivâmes à nous débattre pour apercevoir enfin les portes grandes ouvertes des ambulances où des myriades de passants, pressés les uns contre les autres, pouvaient voir les victimes qui allaient être transportées en urgence à l’hôpital.

Il fut exactement onze heures dix-sept lorsque le charme de l’enfance prit fin. Je me souviens comme si c’était hier : on poursuivit la dernière ambulance avec nos vélos jusqu’à la perdre de vue… Qu’était-il arrivé de si grave à cette si gentille famille qui nous avait chaleureusement accueillis ?

Le lendemain, aucun titre des journaux ne mentionnait ce drame, rien à la télé, et à la radio, le néant absolu. Personne n’avait rien remarqué cette nuit. Avec le temps, la raison prit le dessus sur notre chagrin : on avait rêvé à force de fabuler voilà tout !

On regagna bientôt nos bicyclettes pour bousculer les gens autours des terrasses et dans la rue ; souvent un serveur en déséquilibre lâchait de son plateau un café brûlant sur la gueule du client ; et même parfois, affalé dans un hamac au fond du jardin, on bouffait des carambars qu’on avait volé chez le marchand d’à côté… Bref l’enfance avait repris ses droits sous cet éblouissant soleil d’été.

Chapitre 3

C’est fini. Pendant un instant il a pu croire qu’il n’existait plus. Sans bien savoir pendant combien de temps. Métrages perdus.

Kaphrium avait des jambes de coureurs mais il préférait voltiger, il avait de la route jusqu’à Kirkuk, cependant son itinéraire restait confus et ne lui inspirait qu’à grande peine des motifs confondants, des prétextes pour n’écrire le Manifeste de Burroughs que bien plus tard. Alors que Là-Dessous ça s’agitait, il avait tout renié, même les nouveaux mécanismes perturbateurs qui l’avaient mis dans cet état : en ce moment, il regardait des jonques flottant sur une eau sombre et que leurs propriétaires s’efforçaient de vider. Elles semblaient perdues parmi toutes ces nuées d’albatros qui n’avaient d’autre mission que de s’alimenter avant de fuir le Carnage.

Ce massacre que le monde d’en bas préparait minutieusement depuis des millénaires païens ; c’est à cela qu’il pensait, avant de voir choir d’un immeuble, jadis explosé par ces mutants des souterrains et reconstruit à l’identique, cet étrange animal, ce Léon de Maubeuge, un authentique laissé-pour-compte dans cette guerre confrontant les puissances des profondeurs et la « civilisation » du dessus. Car au-dessus de l’innovant système de rames, la ville avait été conçu selon un modèle subtropical ou équatorial, rapporté par d’étranges impérialistes aujourd’hui disparus. Si on voulait enquêter sur cette énigmatique disparition, on devait se rapprocher du Palais Impérial, et plus précisément sur ses statues de marbre qu’il abritait : des jeunes filles prenant visiblement leur pied. Cela aurait pu faire sourire n’importe quel visiteur mais les impérialistes avaient été les pionniers dans le domaine de la jouissance libertine et notamment à cause de ça, ils s’étaient annihilés dans cette quête effrénée des sens et des désirs charnels sans fin, mais leurs protégées, leurs courtisanes favorites avaient gardé la tête froide, avaient su gérer la crise en les pleurant et en les oubliant vite après leur mort prématurée et s’étaient ainsi retrouvées au pouvoir.

Mais le chamboulement n’avait pas été très long à venir ; se remettant mal d’un dégel douloureux, cette société privilégiée n’avait que très vaguement rassemblé ses troupes sous l’assaut des hommes-taupes puis des hommes-rats, ceux-ci par contre avaient tous rejoint les rangs de leur armée secrète à l’appel de Kaphrium. Mais le fondateur avait été dépassé par sa propre mouvance et n’était plus qu’un pauvre type qui autrefois avait imaginé et couché sur papier à l’aide de la Burroughs C-H 7, cette machine à écrire ultra sophistiquée, tout ce qu’il fallait synthétiser pour mener à bien une guérilla urbaine.

Neurasthéniques, obligés de vivre dans des structures en forme de cages à poules au début de leur oppression, les hommes-rats avaient désormais repris le dessus et Kaphrium se rappelait, quand il y avait eu le Grand Incendie du Temple et toutes ces victimes civiles piégées au cœur du vaste brasier, de cette action ridicule qu’une Oracle s’était chargé en désespoir de cause : elle avait rempli d’eau bénite une minuscule patène, d’habitude destinée à recevoir l’hostie, et le dos courbé par l’épaisse fumée noire et âcre, l’avait jeté sur les flammes, ce qui évidement n’était pas suffisant pour les éteindre ; alors partout comme des démons, des rires moqueurs et sarcastiques s’étaient élevés et elle avait brûlé comme les autres. Cette nuit-là, des sachets de Séminales – drogues vertigineuses – depuis toujours disséminés dans les tréfonds d’où cette horde avait jailli, avaient été distribué aux valeureux guerriers pour fêter leur victoire, convaincus qu’il ne pouvait plus rien se tramer dans les ruines de cette cité à feu et à sang.

Il y avait cependant face à Kaphrium une kabbale de journalistes et de caméramans qu’un éléphant-tank hérissé d’armes tranchantes transportait sur son dos (le rêve qu’il était en train de vivre ne pouvant se contenter de cette précédente version hautement fumeuse, avait promu Hunter S. Thompson à la tête de ce qu’il restait de ces médias) ; une poignée certes mais acharnés et zélés pour couvrir « le reportage du siècle. »

Au rugissement angoissant des derniers hommes-rats, qui s’en allaient se coucher au petit matin après cette nuit éprouvante, s’ajoutait le pas lourd et incertain de l’éléphant de combat. Puis, vacillant, la bête s’immobilisa à seulement quelques mètres du Père Spirituel qui était à l’origine de toute cette pagaille. Une chèvre sodomisée, au loin, bêla. Kaphrium remarqua qu’il était filmé par la caméra d’un acolyte de Thompson, certainement provenant d’une usine de robots ; des cyborgs à l’âge d’or de l’informatique, assurés dès le début de leur mise en route de faire évoluer leur carrière aux postes les plus prestigieux.

Sans pour autant savoir qu’ils baignaient comme les autres dans la matrice onirique que Kaphrium avait produit en rêvant. Entre temps les variations enregistrées dans son encéphalogramme cylindrèrent deux rouleaux de parchemins que les chercheurs, bien loin de tout ça, récupérèrent précautionneusement. Il y eut aussi dans leur laboratoire d’autres événements, sans doute issus de l’activité cérébrale du patient, qui firent clignoter les ampoules de toutes les Burroughs C-H 7, et même la diode rouge ornant le poste de radio d’où s’échappait une mélodie grunge qu’on croyait trop navrante ou trop marginale pour être à nouveau émise sur les ondes.

Quel était le rapport entre ces scientifiques qui à la hâte avaient exfiltré leur cobaye de ce milieu hostile et ces hommes-rats qui s’étaient, suite à une trop grande consommation de drogues, ingénié à squatter le crâne de Kaphrium, leur créateur ? La plupart des réponses existantes et soumises à l’intelligence virtuelle des meilleurs ordinateurs m’avaient persuadé que tout ça provenait de cet essai thérapeutique ayant foiré des années auparavant…

Chapitre 4

« Écoute, je vais te raconter mon rêve : nous volions sur les ailes d’un couple de jars, le ciel se violaçait d’une lueur crépusculaire, sûrement le résultat de leurs péchés. Nous avions en notre possession les oeufs du monstre dans nos sacs. Ces œufs qui avaient tant sommeillé jusqu’à fermenter et patiemment nous attendions la funeste Éclosion qui donnerait naissance à la morbide Saison Rouge. Comme les deux seules personnes qui savaient que ça devait finir par ça, que même le début n’avait été créé que dans ce sens. »

Elle se tenait majestueusement au milieu de la pièce (peu importe laquelle) et la caméra avait eu cette noblesse d’esprit de se défenestrer. Tournant d’abord lentement sur elle-même, à présent hors du cadre, entraînant tout le monde dans son orbite, la journaliste Martina Poel improvisa une danse de derviche pour les beaux yeux de ce vieux monsieur qu’on appelait Razko Kaphrium, de la terre et du ciment rouge collant ses chaussures et enveloppant ses membres extensibles et robotiques de cyborgs.

  • Eh, bon anniversaire, mon amant ! Dit-elle, tout essoufflée, à hauteur de son entrejambe, après un léchottis de bienvenue. Quand allons-nous le célébrer ?

Des foules d’évangélistes avaient créé une fatwa dès le lancement du film mais les réalisateurs et leurs avocats s’étaient surpassés pour officialiser son apparition dans les cinémas le jour de l’anniversaire de Kubrick. Pendant des générations, le court-métrage avait déchaîné les passions, puis était passé aux oubliettes ; le Scénariste (ou l’Architecte) qui n’était pas humain mais était représenté par une machine, avait, de nombreuses fois et à chaque nouvelle projection, interverti les rôles pour que ce navet reste conforme aux attentes des téléspectateurs du moment. Mais ce qui était surprenant, c’est qu’il avait traversé les siècles et qu’il renfermait un secret digne d’une intrigue kafkaïenne. Ainsi, quand un label encore plus extrémiste avait racheté les droits, la société cinématographique s’était dit prêt à collaborer avec des scientifiques travaillant sur l’ADN et sur la conscience modifiée lors d’un rêve, moyennant un salaire mirobolant et leur parole pour clause confidentielle. De cette collaboration, après des années de labeur, était né Le Manifeste de Burroughs dont la trame devait son succès à cette intelligence artificielle, provenant de l’épiphyse de Kaphrium, déclaré mort des millénaires avant.

Autrefois, bien avant les Années X, il y avait cette légende urbaine racontant qu’un mélange hybride entre l’hominidé et le rat était né de ces oeufs enfouis dans les décombres d’un chantier. Ainsi elle était revenue, remontant du fond des âges, avec une sorte de désolation à exalter, cette race qu’on croyait disparue ; en rampant dans les canalisations des égouts et découvrant ces oeufs les premiers, Maubeuge et son frère eurent l’intuition que cette étrange machine accueillant les oeufs était une couveuse révolutionnaire ; des algorithmes et des fils électriques distribuaient, à travers une valve membraneuse, la chaleur nécessaire pour leur gestation… à ce moment de l’histoire, les deux frangins ne savaient pas encore qu’elle serait banni du monde des hommes, cette espèce évoluant sous leurs yeux, et que son incontestée mais impropre consécration se déroulerait après bien des conjonctures. Maubeuge tendit sa main droite pour toucher cette sorte de chrysalide à moitié organique à moitié virtuelle qui abritait ces oeufs mais il eut tout de suite un violent mouvement de recul et, sous le coup de la brûlure encore vive, des messages comme des SOS de détresse, arrivèrent en pagaille dans son cerveau en alerte, et à l’intérieur, pas prête de disparaître et de relâcher sa proie, une voix off résonna lugubrement.

Puis, après avoir été embrasé, sa main de fouineur fut couvert d’un froid polaire. Il se débattit avec cette douleur glaciale mais peu de temps après elle s’était évanouie. Il était davantage préoccupé par cette angoissante voix off qui semblait émerger d’un rêve funèbre.

Une vingtaine d’années plus tard, alors que les deux frères étaient devenus adultes.

Quand Maubeuge, revint chez lui, après avoir bossé sur un chantier, il lança sur son blog un nouveau chapitre évoquant la moisson d’une intrigante « Saison Rouge » et d’un élu bûchant dans l’ombre à son arrivée imminente. Cet homme en question, un certain Razko Kaphrium, se tenait à cette heure devant son ordinateur, au sous-sol, dans une cave ; il ne travaillait pas le jour mais dès que le ciel, les immeubles de sa cité, la neige, les feuillages des arbres et les violentes bourrasques se retrouvaient pêle-mêle emmêlés dans la noirceur des nuits d’hiver, il bûchait sur son projet. La lampe de son sous-sol ne s’éteignait qu’au petit matin. Et ce soir là, bien davantage que d’autres fois, il se sentit presque émoustillé quand il termina les lignes de son ouvrage, le Manifeste de Burroughs.

Maubeuge avait eu la discrète bizarrerie de fréquenter très peu de temps une secte de survivaliste, il n’avait laissé de son passage aucune trace, mais il avait eu le temps de faire connaissance avec Kaphrium. Aux premiers abords, le futur fondateur des hommes-rats l’avait trouvé d’un potentiel hautement limité, incapable de mener une guerre héroïque contre les barbares modernes en lançant une meute de créatures génétiquement modifiées. Puis, en y repensant cette nuit là, il décida de s’allier à ce jeune rêveur qui pouvait servir sa cause puisqu’il entendait la Voix ; maintenant il en était convaincu, d’après ce que Maubeuge lui avait décrit lors de cet échange. En redécouvrant son blog des années après, il fut surpris d’être aspiré par ses mots. Ses phrases s’enchaînaient logiquement bien qu’elles dérogeaient à toute logique. Comme celle-ci : « Les lubriques impérialistes de cette cité ne pourront jamais ressusciter, ni même quelqu’un ne pourra les ranimer, ce qui compensera un peu l’ardeur meurtrière des hommes-rats, qui n’accepteront jamais ce genre d’offrandes… »

« Je vais te confier un secret : un beau jour, alors que le commun des mortels le dédaignait, voire le méprisait, un triste hère partit pour une contrée obscure qu’on disait rayée de la carte par la destruction d’un monstre. Il marcha, il marcha, il marcha longuement en quête de ses oeufs. Jusqu’à ce qu’il arrive aux abords d’une cahute au milieu des bois qui avait l’air abandonné. Il jeta un coup d’oeil à la fenêtre et il ne vit pas grand chose, sinon que l’endroit avait l’air sale et que les meubles et les affaires du propriétaire avaient été retourné dans tous les sens. Intrigué, il décida d’entrer et après avoir fait le tour de la maison, il s’aperçut qu’il y avait une trappe qui menait au sous-sol ; il descendit laborieusement, se cognant un peu partout dans l’obscurité mais arrivé en bas, des bribes de conversation parvinrent à son oreille, ça venait d’une machine pas belle (il ne savait si il pouvait la qualifier d’ordinateur) qui passait en boucle un film, Le Manifeste de Burroughs d’après le générique. Et dans un coin des objets insolites rouillaient. L’un d’eux retint soudain son attention, il décida de l’emmener dans ses bagages. Beaucoup plus tard, après plusieurs heures de marche, il arriva à court de provision et il semblait harassé, il lui semblait que sa tête gonflait. Pour compléter le tout, des émanations pestilentielles, provenant sans doute de l’humus de ces forêts maudites où il s’était perdu, lui retournaient le coeur. Il pensa alors pour ne pas vomir à cette relique d’un autre âge qu’il avait pris dans cette cahute glauque quelques jours auparavant. A bien y regarder, ça ressemblait à une couveuse ésotérique.

Plus il l’approchait de lui et dès qu’il posait la main sur cet appareil, il entendait une voix off résonner non pas à l’extérieur mais à l’intérieur de lui… finalement il comprit après l’avoir analysé sous toutes les coutures que l’appareil en question émettait une radiofréquence le protégeant des intrus et des pilleurs et permettant de faire naître cette voix dématiéralisée.

Il était trop tard pour s’en débarrasser, il devint fou rapidement et de manière fulgurante sa radicalité meurtrière le poussa à commettre des crimes dont il ne fut jamais soupçonné de retour au bercail, se terrant dans un terrier le jour pour mieux opérer la nuit. »

Chapitre 5

« Nous fûmes une vingtaine d’enfants de fermiers à être frappés par des maux redoutables du jour au lendemain : d’intrigants vertiges suivis de pernicieuses et insoutenables céphalées, prémices d’une neurasthénie généralisée totalement inexplicable, nous qui étions si joviaux et pleins de vie. »

(…)

« Je ne croisai que trois ou quatre véhicules en chemin. Les conducteurs, des locaux, semblaient gagnés par la neurasthénie. »

C’était un survivant d’une grande noblesse que les gens des souterrains admiraient ; il campait sur la première page de ce bouquin, Le Manifeste de Burroughs, dessiné à l’encre de chine. Le narrateur racontait qu’il avait vécu des centaines d’années, sans jamais arrêter son combat et était revenu se reposer sagement sous les voûtes ombragées d’un établissement pour troisième âge, après avoir combattu pour la Saison Rouge. Mais ce qui était étrange c’est qu’il était possédé par la croyance inexorable qu’un jour le monde lui appartiendrait, d’après le livre, et on en avait tiré un film… où curieusement elle en était l’héroïne.

La journaliste Martina Poel venait de se réveiller, elle avait produit ce rêve où elle lisait fiévreusement le Manifeste de Burroughs. Existait-il vraiment ? Avait-il été l’amorce de ce passé trouble qu’on nommait en chuchotant les Années X.

Il en avait des arrières-goût de Robespierre en verve ce café que le vieux Kaphrium avait pris pour se revigorer tandis qu’il regardait le khôl de la jeune fille couler dans la pénombre. Un café qui vous gardait loin des lâches, de ces lâches dépravés de la modernité ; car en ces temps troublés où il s’était exilé aussi bien de la scène politique que sociale, il se sentait malgré tout prêt à en découdre avec l’aide des hommes-rats, ses fidèles serviteurs.

Et ce café lui avait été servi par Martina Poel, une journaliste d’investigation pour un canard dissident. Elle ajusta sa robe et démêla ses cheveux avec un peigne qui traînait là dans la chambre, une des plus belles de cette maison de retraite qui donnait sur un paysage neigeux. Mais ce qu’elle retenait de leur conversation, c’est qu’elle avait très peu aimé son opinion révolutionnaire, exalté. Mais en tant que professionnel du crime, l’auteur du Manifeste ne s’était pas dévoilé. Pas encore. Il était resté dans le flou, en choisissant bien ses mots.

Ce serait une lapalissade si j’affirmais que la nuit précède le jour, pourtant cette nuit semblait se prolonger indéfiniment, elle fourvoyait les novices qui avait osé cloner ses yeux de platine et Martina était planquée dans une chambre d’hôtel à Cinécity en espérant que Kaphrium ne la retrouve pas.

Celui-ci regardait à cette heure tardive Thaïs dans son costume de Madame Morticia, la mère au teint blafard de la famille Addams, et c’était un monstre – ou c’était devenu un monstre au sens propre du terme – et le Père Spirituel des Hommes-Rats en avait à revendre des neuropathologies. Il infligerait à Martina le supplice de la corde avant même qu’elle soit malade, elle était désormais sur son territoire dépendant de sa seule juridiction.

En ce moment sur l’ordinateur de la jeune femme, une petite fenêtre était apparue et venait de se caser sur le côté droit de l’écran ; son écran qui se composait d’autres fenêtres tout aussi obscures lui indiquait ce que la Saison Rouge allait produire. Et ce qu’elle devrait affronter. Mais plus rien ne bougeait dans l’orbite de son oeil, même sa pupille était immobile ; cependant après cet état consternant, elle reçut un e-mail providentiel d’un journaliste inconnu, un certain Maubeuge qui lui offrait son aide. Et ce courrier électronique avait affolé les kyrielles de fenêtres virtuelles dépendantes de son système informatique d’un nouveau genre ; elles avaient tournoyé autour du message, en surchauffant de quelques degrés le disque dur de sa Burroughs C-H 7, et le journaliste l’informa qu’il avait retardé son vol pour Atlanta pour pister le ténébreux Kaphrium et qu’il avait mis son téléphone sur écoute.

Il lui apprit aussi que le dernier survivant des impérialistes était retombé dans l’enfance, avec un langage de mioche et pour couronner le tout était neurasthénique et ce qu’il détenait comme info majeure tournait autour de cet essai thérapeutique consistant à recréer un « Oasis secret » à l’intérieur du crâne des cobayes ; dont Kaphrium en avait fait partie… Martina en lisant ses lignes, et toujours cogitant, repensait aux moindres détails de sa visite chez cet Agitateur qui s’était écourtée.

Chapitre 6

« Mon esprit est-il vraiment dérangé ? A-t-il réellement inventé toute cette histoire ? »

Cette nuit j’entendais le métro gronder sous terre. J’avais attaché cette journaliste fouineuse, dans ce souterrain qui menait à l’étrange famille des Cora-Hummers, et les sirènes mugissaient. Après bien des siècles à me terrer, j’avais décidé d’échouer dans les méandres de Cinécity.

Ce n’était pas un hasard si j’avais choisi Cinécity. Quand j’étais arrivé aux portes de la ville, deux squelettes affligeaient les murs de la vaste entrée d’obscénités bien choisies ; tel un visiteur spectral, j’avais continué mon chemin. Et j’avais fini par retrouver, après avoir longtemps traversé un brouillard dense, ce repaire kafkaïen…

Dans une pièce du palais épiscopal du dernier empereur, donnant sur une pelouse bien verte qui avait servi à accueillir de nombreuses réceptions et étant largement mentionnée dans mon Manifeste, des lampions avaient été accrochés au plafond et j’attendais d’être seul avec Sa Majesté, en les observant clignoter.

Plus loin, dans une contrée lointaine, étreignant sa cravate qu’il s’empressa de nouer autour de son cou, le journaliste qui devait aider Martina (Maubeuge) regarda ensuite la largeur comme la longueur de sa feuille blanche où il devait écrire ; dehors le ciel avait fait des noeuds avec les nuages et le soleil de jade retombait comme ce tissu de soie dans le fond illuminé d’un puits. Et à la surface de l’eau vaseuse une vibration grunge enjôla sa mémoire, ici les conceptions poétiques de Maubeuge atteignirent leur limite.

Un shoot d’héroïne pour terrasser les dragons, il partit pour le palais épiscopal du dernier empereur, mais traverser les lumières de ce jour éclatant dans la cour était périlleux sans ses lunettes de soleil ; il descendit de la voiture et, après les avoir récupéré, il affronta un amas duveteux de poussières emmené par le vent ; il n’arriva que très tard à Cinécity sous des néons psychédéliques qui donnèrent naissance à des enfants-rats vomissant de la lave !

Pour arriver à la demeure impériale, en empruntant les anciennes passerelles de cuivre, et toutes ces plates-formes où la foule affolée avait entravé l’accès par des bennes retournées, il remarqua qu’on avait récemment fait construire un pont surélevé, sûrement pour faciliter en bas le passage des éléphants-tanks, ce bestiaire pour combattants surmédiatisés.

Des pluies diluviennes se mirent à oindre la peau tannée et cloutée de ces bêtes, il y eut aussi un déchaînement de tonnerre et d’éclairs lorsque Maubeuge remonta le sentier, en toute hâte, permettant par un curieux raccourcis d’arriver directement dans la salle de réception du manoir. Ainsi, il nous aperçut, l’empereur et moi en surplomb comme nous étions sur l’un de ses balcons à la mode ; pantelant et huant, la première intonation de sa voix perla comme un écho.

Jadis, il y avait ici des expositions de peinture, des peintres grimaçant comme des personnages de Borges partant en vacances, ou tout simplement silencieux plus par dépit que par choix, émettant des pensées mystiques parfois qu’ils biaisaient avec leur palette de monochrome bleu et qu’ils comptaient bien prolonger indéfiniment, fiévreusement devrais-je dire, sans dévoiler leur artisanal secret. (Alors que pour le connaître, il suffisait de taper sur leur Burroughs C-H 7 CTRL X.)

Le manuel disparu de cette machine dont les parties, organisées comme des chapitres, restaient inexplicables et inexpliquées, était en ce moment même entre les mains de l’empereur et je piaillais d’impatience pour qu’il me donne le précieux ouvrage avant que le journaliste ne rapplique ; mais déjà un éléphant de combat en furie et sans limite, défonça le mur, le dos hérissé de flèches métalliques noires, harnaché d’un lourd équipement militaire : une sorte de carapace pour ne pas craindre les mille fléaux noirs qui voudraient l’émasculer et commercer ainsi ses bourses et sa semence certes pernicieuse mais tellement prodigieuse en terme médical !

Chapitre 7

« De l’éléphant-tank couvert comme un gnome vert, j’aime quand il claudique, bouffé par les termites et quand il brame au néant dissonant le repli et toutes ces histoires qui font l’harmonie générale du Manifeste.

De la cabane au fond des bois, j’aime quand elle se trouve au hasard et au bout de tous les chemins du vagabond, son absence caractérisée d’éclat mais qui a le charme de tout ce qui doit disparaître ; de cette frontière entre l’imaginaire et le réel, l’effrontée moquerie des valeureux soldats, ces chenilles d’hommes-rats à l’assaut d’un palace impérial par le haut commandement du Père fondateur, Razko Kaphrium.

Ce contestable et contesté souverain qui niche, à l’heure où j’écris ces lignes,

dans les nids faits de lianes et de matériaux récupérés des bobèches de l’ancien empereur tombé et l’éveil des oiseaux en cette saison rouge et hard-core ne pourra jamais faire renaître nos soeurs libertines qui soutenaient encore le régime de ces privilégiés et qui emporteront avec elles sans bruit

le fin mot de ce récit et les revers de ces armées de combattants essuyés comme de vieilles frayeurs animales »