« Vishnu. Dieu conservateur de l’univers, il repose sur un serpent sans fin : le serpent Ananta. Dans son rêve, il prépare un nouveau cycle de vie. À son réveil, un lotus émerge de son nombril d’où sort Brahma pour créer un nouvel univers. »
À la SNCF, on avait prophétisé que cette jacquerie des chats noirs (qu’on appelait communément comme ça, ces malchanceux, ces « poissards » se jetant sous un train) n’allait pas perdurer : il n’y avait plus de candidats-chats-noirs à la fin de cette inception dont les rêveurs, non sans justice, se gaussaient malgré tout. Doux Rêveurs.
Sur le kelvinomètre s’était affichée la mission atterrante de mon job : comme le stipulait mon nouveau contrat, je prenais officiellement mes nouvelles fonctions à la tête de la cellule Ann X, disparue récemment ; l’une des priorités m’indiquait que je devais prospecter du côté de la gare de Mandeville, à la recherche de potentiel chat noir à interroger. Mais si je ne voulais pas qu’on m’écarte de l’enquête, je devais faire preuve de la plus haute vigilance, et mon visage s’assombrit à la lecture de ces lignes lorsque j’appris que les amnésiques des rêves rejetteraient en bloc l’implant (cette idée suicidaire de sauter sur les rails) car ils s’agrippaient encore à l’ancienne version onirique.
Après de nombreux lacets en forme de fers à cheval, mon train qui s’élevait déjà dans les altitudes, s’arrêta brusquement, forcé par le passage stupide de ces oies sauvages qu’on ne pouvait confondre avec ces chats noirs. Et je profitais de cette pause pour m’introduire quelques krills dans le nez et je vis, en regardant par la fenêtre de mon wagon, que les scolopendres chargés de la sécurité remontaient déjà à bord ; l’un d’eux avait perdu connaissance (à moins que ce soit uniquement dans mon rêve, le kelvinomètre enregistrant sûrement à cette heure des lames de fond, ce qui pouvait expliquer cette oscillation) il demeurait étendu dans la poussière et, tandis qu’il était emporté par un mal aussi inconnu que fulgurant, les hommes d’église à bord scandaient quelques prières, puis le train repartit sans autre procédure ; pourtant j’avais bien conscience qu’on venait de se faire couillonner une fois de plus par Vishnu, par Brahma, ces rêveurs mystificateurs de la noirceur la plus pure.
Puis, en arrivant à Mandeville, je sautais dans une décapotable rouge à la manière de Thompson et, en organisant assez bien mon périple, je débarquais à la nuit tombée chez Cassandre. Son appartement sentait la moisissure et les cloportes écrasés ; certains d’entre eux se cachant encore sous les interstices des tableaux, elle avait dû dénicher ça parmi les peintres à la Rembrandt qu’elle connaissait et dont la célébrité courait dans toute la ville. Mais je m’abstins de commenter et je lui exposai le plan et tout le reste : je lui racontais que la cellule – hors du rêve – chapeautait évidemment celle de Mandeville, réduite à la portion congrue (elle, Ariane, la jeune hybride, et un seul des deux survivants de la cellule initiale, pour l’instant tenu secret) et qu’on m’avait mis à disposition un enquêteur, un certain Carnaval. Il était de l’équipe qui n’avait pas lâché pendant quatre mois Youssouf. C’était un spécialiste des gadgets électroniques et de la filature. Il devait être habile, ni Cassandre ni Ariane ne l’avaient repéré.
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Tout allait bien en apparence. Mandeville prospérait sous le soleil de la Louisiane, avec ses cultures de pavot, ses troupeaux de laminariales en rut, ses vergers, et son absence quasi incompréhensible « d’accidents de personne sur les chemins de fer. » Mais des nuages noirs se profilaient à l’horizon. Les montres mécaniques unidirectionnelles recommençaient à tourner à l’envers.
Sous les lampadaires à cette heure nuptiale, la lumière ne paraissait pas seulement blafarde ; elle semblait ébruiter jusque dans les moindres recoins des ruelles obscures cette rumeur de jacquerie qu’un interne sur le kelvinomètre n’aurait pas eu l’audace de prendre au sérieux. On était passé à côté de tant de guerres larvées à Mandeville sans pressentir leurs apparitions ! La surveillance de ce monde douteux requérait bien plus qu’une simple intelligence artificielle accoutumant les Rêveurs à des matrices trop sages, à des pseudo-réalités trop parfaites qui ne dépassaient jamais du cadre. Il lui fallait aussi ce genre de courage si particulier (et je pensais à tout ça en éclusant dans l’obscurité) ce courage si analogue aux instincts primaires des anciens chamans, d’avaler de fortes quantités d’alcool à grandes lampées… et d’aller jusqu’au bout de la névrose. Long tunnel noir.
(…)
Sa folie me gagnait peu à peu et ce fut ainsi, un soir alors que la nuit était noire comme de l’encre, que Cassandre me guida à travers les marais de Louisiane avec une vieille lanterne. D’indispensables prises de conscience à venir. Mais je devais couvrir l’événement, et lorsque j’aperçus un chat noir traverser périlleusement des voies à l’abandon se perdant dans les marécages, je l’immortalisais avec mon Kodak
Des sept ou neuf vies qu’on accordait exclusivement au chat noir, il devait bien y avoir une extistence plus kafkaïenne que les autres…
