Poésie surréaliste NotesMat15

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Le mauvais œil 

En posant le pied sur la plaine pâle, la première chose que je remarquai fut un arbre unique qui trônait sur un monticule, taillant l’horizon blême à quelques lieues de là. Je me retournai, inquiet, vers le défilé rocailleux et accidenté d’où je venais. Les heures passées à le franchir s’effaçaient déjà de ma mémoire. C’était comme si le passage se refermait derrière moi, il n’y avait pas de retour en arrière possible. Mais déjà ma fatigue s’évanouissait et mes pieds meurtris cicatrisaient. Le cœur léger, j’avançai sur la plaine striée de lumière blanche et je ne me retournai plus. Dans un silence absolu, j’entrepris de traverser une mer de hautes herbes couchées par la brise.

A mesure que je m’approchais de l’arbre, je remarquais la blancheur laiteuse de son feuillage. Je crus un instant que c’était du givre, mais je me trompais. Après avoir gravi le monticule de roche et de terre, je levai le bras et saisis une feuille entre mes doigts : elle était totalement blanche, immaculée. Au centre, je notai une sorte de renflement bombé, irrigué de nervures. Lorsque j’effleurai la surface parcheminée, cette étrange paupière s’ouvrit sur un œil rouge, et je sentis un regard vivant se poser sur moi. Effrayé, je lâchai la feuille qui retourna se perdre dans la frondaison. Toutes les feuilles étaient identiques, toutes portaient un même œil qui s’ouvrait lorsque j’approchais la main, puis se refermait. Sous les ramures ombragées ondulant dans le vent, je laissai alors mes doigts courir, ouvrant des volées d’yeux sur leur passage. Je palpai l’énorme tronc noir et les racines qui s’arrachaient hors de terre. Les branches souples étaient parcourues de veinules qui palpitaient doucement. Accidentellement, je déchirai l’une d’elles de l’ongle et quelques gouttes de sang vinrent s’écouler sur mes doigts. Je sentis soudain une faiblesse dans mes jambes et un voile noir tomba sur ma vision. Je dus m’asseoir quelques instants pour reprendre possession de mes sens… 
Sur l’écran de l’ordinateur, s’était arrêtée cette image, l’homme assis, visiblement troublé. Il s’agissait peut-être d’un film, c’était autre chose que ce qu’elle avait espéré puisqu’elle était en train de coder mais Ann X était intriguée par cette fenêtre opportune qui s’était ouverte comme un pop-up et l’invitait à mater cette vidéo et souhaitait que son visionnage puisse se poursuivre. Une sorte de flash-back s’ajusta à l’écran, et elle vit et entendit alors une femme louer les exploits de ce navigateur qui avait débarqué en territoire hostile…. Et toujours sur l’écran, un nouveau plan serré dans la pénombre montra des insectes striduler follement au fond des bois ainsi que l’héroïne de ce court-métrage onirique ; régulièrement la caméra revenait à côté de cette souche de bois mort où étaient assis l’homme en question et la femme vêtus en tout et pour tout de robes noires et alimentant un vaste feu de bois. 
Le plan d’ensemble ensuite soulignait la rondeur d’une lune blanche, l’épaisseur des feuillages à l’arrière-plan, la hauteur des arbres alentour, les hautes flèches néogothiques d’un temple sacré. 
Et elle réalisa qu’elles appartenaient au Sanctuaire de Mandeville d’où jaillissaient les sources du mezcal. 

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« Vishnu. Dieu conservateur de l’univers, il repose sur un serpent sans fin : le serpent Ananta. Dans son rêve, il prépare un nouveau cycle de vie. À son réveil, un lotus émerge de son nombril d’où sort Brahma pour créer un nouvel univers. »

À la Compagnie des Chemins de Fer de Mandeville, on avait prophétisé que la jacquerie de ces chats noirs (qu’on appelait communément comme ça, ces malchanceux, ces « poissards » se jetant sous un train) n’allait pas perdurer : il n’y avait plus de candidats-chats-noirs à la fin de cette inception dont les rêveurs, non sans justice, se gaussaient malgré tout. Doux Rêveurs.

Sur le Kelvinomètre s’était affichée la mission atterrante de mon job : comme le stipulait mon nouveau contrat, je prenais officiellement mes nouvelles fonctions à la tête de la cellule Ann X, disparue récemment ; l’un de mes supérieurs m’indiquait que je devais prospecter du côté de la gare de Mandeville, à la recherche de potentiel chat noir à interroger. Car elle aurait été, d’après mes sources, en proie à une folie suicidaire, ce qui faisait d’elle un cas extrêmement rare et je ne comprenais pas pourquoi. Mais si je ne voulais pas qu’on m’écarte de l’enquête, je devais faire preuve de la plus haute vigilance, et mon visage s’assombrit à la lecture des autres lignes lorsque j’appris que les autres amnésiques des rêves rejetaient en bloc l’implant de l’inception (cette idée suicidaire de sauter sur les rails) car ils s’agrippaient encore à l’ancienne version onirique.

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Le train qui emportait l’homme surnommé le Navigateur devait arriver avant la nuit à Mandeville, petite ville spectrale de la Louisiane, où chaque jour des caravanes de journalistes (d’investigation ou seulement passionnés par le domaine littéraire) débarquaient pour la remise du Prix Lovecraft. En voyage, il pensait à son projet d’écriture dévoilant une autre facette de Vishnu, sous un angle nouveau. Une fiction qui ne pouvait rivaliser avec les futurs lauréats et qui certainement ne raterait pas la poubelle, avec cette omniprésence présence de lotus et de concepts barbares asiatiques s’accordant mal avec le style lovecraftien que ce concours de nouvelles exigeait.  

Pourquoi tant de journalistes dans cet endroit désert ? Pour cause, la disparition d’un carnet ayant appartenu à Lovecraft prédisant qu’une longue période de calamités en tous genre allait être infligé à la cité cyclopéenne, des quartiers de la ville basse en passant par ceux de la ville haute, et l’auteur célèbre attribuait la responsabilité de toute cette violence, qui commençait à poindre comme un présage funeste, à cet œil épouvantable, capable d’engloutir dans ses miasmes psychédéliques tout ce chaos dément pour son dernier chant du cygne !

Après de nombreux lacets en forme de fers à cheval, son train qui s’élevait déjà dans les altitudes, s’arrêta brusquement, forcé par le passage stupide de ces oies sauvages qu’on ne pouvait confondre avec des chats noirs. Et il profita de cette pause pour vérifier si cet œil fantasmagorique, qu’il avait dérobé fébrilement du feuillage de l’arbre blanc, était toujours à sa place, rangé dans une petite boite. 
Après une petite dizaine de minutes il vit, en regardant par la fenêtre de son wagon, que les scolopendres chargées de la sécurité remontaient déjà à bord ; l’un d’eux avait perdu connaissance. Le Navigateur savait par intuition que tout ça avait été formaté, emboîté dans un autre rêve, le Kelvinomètre enregistrant sûrement à cette heure des lames de fond, ce qui pouvait expliquer cette oscillation) la victime demeurait étendue dans la poussière et, tandis qu’il était emporté par un mal aussi inconnu que fulgurant, les hommes d’église à bord scandaient quelques prières, puis le train repartit sans autre procédure ; pourtant à ce moment-là tous les rêveurs eurent conscience qu’ils venaient de se faire couillonner une fois de plus par Vishnu, par Brahma, ces rêveurs mystificateurs de la noirceur la plus pure.

De mon côté, sanglé sur un lit et sombrant rapidement dans le sommeil suite à ces sédatifs puissants, je quittais en imagination le laboratoire de mon unité qui regorgeait d’appareils excentriques comme ces ébulliomètres où des substances inconnues clapotaient et je me retrouvais à nouveau à Mandeville. Aussitôt je sautais dans une décapotable rouge à la manière de Thompson et, en organisant assez bien mon périple, je débarquais à la nuit tombée chez Cassandre. Son appartement sentait la moisissure et les cloportes écrasés ; certains d’entre eux se cachant encore sous les interstices des tableaux, elle avait dû dénicher ça parmi les peintres à la Rembrandt qu’elle connaissait et dont la célébrité courait dans toute la ville. Mais je m’abstins de commenter et je lui exposai le plan et tout le reste : je lui racontais que la cellule – hors du rêve – chapeautait évidemment celle de Mandeville, réduite à la portion congrue (elle, Ariane, moi et un seul des deux survivants de la cellule initiale, pour l’instant tenu secret) et qu’on m’avait mis à disposition un enquêteur, un homme mystérieux qu’on appelait le Navigateur. Il était de l’équipe qui n’avait pas lâché pendant quatre mois Youssouf. C’était un spécialiste des gadgets électroniques et de la filature. Il devait être habile, ni Cassandre ni Ariane ne l’avaient repéré.

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Tout allait bien en apparence. Mandeville prospérait sous le soleil de la Louisiane, avec ses cultures de pavot, ses troupeaux de laminariales en rut, ses vergers, et son absence quasi incompréhensible « d’accidents de personnes sur les chemins de fer. » Mais des nuages noirs se profilaient à l’horizon. Les montres mécaniques unidirectionnelles recommençaient à tourner à l’envers.

Sous les lampadaires à cette heure nuptiale, la lumière ne paraissait pas seulement blafarde ; elle semblait ébruiter jusque dans les moindres recoins des ruelles les plus obscures cette rumeur de jacquerie qu’un interne sur le Kelvinomètre n’aurait pas eu l’audace de prendre au sérieux. On était passé à côté de tant de guerres larvées à Mandeville sans pressentir leurs apparitions ! La surveillance de ce monde douteux requérait bien plus qu’une simple intelligence artificielle accoutumant les Rêveurs à des matrices trop sages, à des pseudo-réalités trop parfaites qui ne dépassaient jamais du cadre. Il lui fallait aussi ce genre de courage si particulier (et je pensais à tout ça en éclusant dans l’obscurité) ce courage si analogue aux instincts primaires des anciens chamans, d’avaler de fortes quantités de mezcal à grandes lampées… et d’aller jusqu’au bout de la névrose. Long tunnel noir.
(…)

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Sa folie me gagnait peu à peu et ce fut ainsi, un soir alors que la nuit était noire comme de l’encre, que Cassandre me guida à travers les marais de Louisiane avec une vieille lanterne. D’indispensables prises de conscience à venir. Mais je devais couvrir l’événement, et lorsque j’aperçus un chat noir traverser périlleusement des voies à l’abandon se perdant dans les marécages, je l’immortalisais avec mon Kodak. Personne ne savait ce qui se manigançait dans les yeux de ces félins occultes, mais des sept ou neuf vies qu’on accordait exclusivement au chat noir, il devait bien y avoir une existence plus kafkaïenne que les autres…

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À travers la lumière vacillante des néons, des ampoules mortes à force de réceptionner les ondes du Kelvinomètre, il regarda la feuille déchirée en face de lui. Une espèce de membrane le recouvrit. Une membrane jaunâtre avec des vaisseaux sanguins qui se perdaient dans la matrice-mère. Son corps se décomposa peu à peu et la feuille déchirée avait maintenant l’odeur du fumier, c’était sûrement une émanation de cette folle machine pleine de watts frénétiques.
Un couple de corbeaux, aux aguets comme des intrus, tua le temps en picorant les miettes de son corps. Cette intrusion, il l’avait imaginé bien avant son phagocytage par la matrice-mère, bien avant que les fils électriques et organiques des ordinateurs en quelque sorte escamotent ce plan pour lui : pas la peine d’assimiler tout le langage informatique de plus en plus soumis aux puissantes turbines qui tournaient au-dessus de lui pour recréer son rêve, puisqu’il sut qu’il était désigné comme l’élu pour sonner le glas de cette jacquerie.
Des poulies, qui étaient ensorcelées par l’œil braillant lui-même ses directives d’un air féroce, toutes enchevêtrées entre elles, se précipitèrent bien plus bas que ce gouffre qu’il surplombait, et le régénérèrent à mesure que son enveloppe charnelle disparaît, et dans une vapeur ou une brume de troisième zone, ses méridiens, représentés encore quelques minutes auparavant par des points lumineux sur les écrans de Youssouf, disparurent tout à coup et il put ainsi souiller les précieuses sources de mezcal avec ce que les tuyauteries de l’étrange machine avait vomi comme immondices. 

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Une douleur lancinante. Puis la nuit à Mandeville capitula. Ariane avait compris son pouvoir inexorable.
De nombreux sacs contenant un mélange de poupées aux yeux mi-clos ou arrachés et d’ours en peluche aux couleurs ocres bien passées avaient été empilé là, un peu partout dans les couloirs de son appartement. Elle avait essayé de caser entre les sacs les douteux flacons de Youssouf où la semence d’animaux morts, à l’odeur putride, se mêlait aux liquides embryonnaires de femmes enceintes, toutes trépassées par suicide. 
Des annonces publicitaires provenant de la télé vantaient un plat cuisiné comme le tagine ; puis, au journal local qui suivit, le présentateur se lança sur le vol mystérieux d’un carnet ayant appartenu à Lovecraft racontant, avec un intérêt fébrile, que le mauvais œil d’un mystérieux arbre blanc avait abattu sa miséricorde sur la cité cyclopéenne de Mandeville.
Quelqu’un ou quelque chose cherchait déjà le coupable, Ariane en était bizarrement convaincue sans qu’elle puisse l’expliquer, et cet Être ou cette Chose allait bientôt le retrouver, ce voleur qui était peut-être un collectionneur véreux d’écrits lovecraftiens. 

D’un geste de la main, elle dépoussiéra d’autres vieux sacs, ceux-ci remplis de baies de séminal traînant sur une table croulante, tandis qu’à la télé on glosait maintenant sur l’inefficacité des recherches menées jusqu’à présent. La poussière voltigea et retomba sur le meuble à côté. Elle vit alors apparaître, en un éclair, un œil de type lapon – ce même œil rouge qui s’agitait sur les feuilles de l’arbre blanc car c’était la seule à avoir conçu ce vieux rêve qu’Ann X avait suivi sur l’écran de son ordinateur, pensant qu’elle était piratée) et parmi les amas de poussière, il disparut. D’abord terrifiée, elle examina la commode mais il n’y avait rien, aucune trace physique, sûrement une hallucination qui s’ajoutait aux autres, de plus en plus régulières ces temps-ci. 
Elle s’adressa une grimace devant le miroir, froidement insatisfaite. Et prit un verre de gnôle pour tasser toute cette frayeur. 

Dehors, pour décrire cette irréelle stratosphère glacée s’abattant sur la ville basse, il faudrait l’aide d’un poète apocalyptique, pensa-t-elle, lorsque des bouffées, des exhalaisons provenant des sources de mezcal et de séminal du sanctuaire non loin de là, détraquèrent par leur puanteur le système neurovégétatif des survivants de la Rouge, alors déjà tous amassés devant le temple. Elle se mit à pleurer et à courir en direction des sources en se tordant les mains, et en hurlant à la mort. Car généreuse autant que maléfique, nourricière autant que désespérément maudite était notre terre qui avait eu la sagacité de faire naître le mezcal et le liquide Séminal et d’édifier elle-même par sa force herculéenne le sanctuaire…

Ariane parvint à se frayer un passage dans une marmaille de pieds, pénis, nombrils, de morves et de rires, Cassandre et moi, nous étions déjà devant les fontaines de mezcal et de séminal désormais troubles et polluées de déchets, précédés par tous ces orphelins encapuchonnés qui avaient délaissé leurs osselets. Et leur hilarité, tantôt nous désarmant par tant de bêtise, tantôt trop bruyante pour qu’on puisse moufter, montrait bien qu’ils ne respectaient ni nos fonctions d’enquêteurs ni même ces drogues permettant malgré tout d’oublier cette sombre époque, pourtant terrifiante pour plus d’un junkie.
Mais maintenant nous savions que l’auteur était dans les rangs de la Brigade du Frelon…