Troisième chapitre.
Faudrait toute la sagacité de Gandhi ou de Bouddha pour ne pas avoir une furieuse envie de se loger une balle dans le crâne quand mon Chef m’avait annoncé qu’il faudrait repasser à l’asile : de nouveaux cas, détectés dans cet établissement croulant sous les millénaires, attiraient à présent l’attention des médias.
Et ce fut ainsi, sous la Lune livide, que je débarquai en pleine nuit dans ce centre psychiatrique pénitentiaire, les gardes poussant laborieusement les portes blindées pour faire rentrer ma Dodge. Après avoir éteint le moteur, j’allumai une clope, on n’y voyait que dalle comme dans le terrier d’Alice aux pays des merveilles psychédéliques, la noirceur de cette nuit prenant la pleine possession de ce lieu, donnant l’impression vaguement sexuelle qu’une actrice X allait surgir du souterrain CL204 où l’on me dirigea avec des airs précautionneux qui me tapaient sur les nerfs…
Une fois dans les méandres de l’HP MDC Brooklyn à New York, je remarquai qu’il y avait, affichée sur tous les murs de l’établissement, la une de tous les journaux : des photos de types déchaînés ou au contraire plongés dans le coma, les jambes arquées et presque tête-bêche avec le reste de leur corps que le parasite filaire avait rendu plus lourd que le plomb, accompagnaient les petites écriture en Time qui alertaient sur cette recrudescence de l’épidémie ayant à nouveau frappé, plus de dix ans après l’apparition des premiers symptômes : le délire psychopathologique des journalistes américains.
Puis, progressivement au fond d’une salle tout aussi obscure, je découvris la silhouette prostrée de John Fante enchaîné à une chaise rouillée… Il divaguait sur une complainte inaudible, les yeux jaunes et vaseux, et ne se rendit même pas compte de ma présence, de la bave sur toute la face.
Les infirmières me laissèrent seul avec lui pour un entretien qui s’annonçait corsé. On l’avait aperçu en haut du Brooklyn Bridge, prêt à sauter dans la flotte glacée et on l’avait emmené de force ici.
La même fièvre que ce que j’avais vécu, quand dans la rétine des pauvres pucelles je reflétais mon cynisme en temps adolescents, cette même fièvre, que cette nouvelle vague d’épidémie générait en temps de crise, l’agitait de tout son antre cérébrale. Les infirmières le forçant à boire outre mesure alors qu’il n’était là que pour grelotter au fond de son lit pendant 48 heures. Mais un genre de transe l’avait saisi lorsque je lui montrais les photos en noir et blanc de cette incision du derme pour extraire une dent de cadavre, ou le parasite filaire que j’avais enfin rejeté en Afrique avec un gourou de dernière zone ; aussi, comme lui, j’avais déclaré avec violence que j’en avais plus rien à foutre de cette vie de merde… Cependant, j’avais quand même écrit ce bouquet de nerfs couché sur papier, uniquement pour faire plaisir à mon boss, soumission alternant entre un épisode pornographique, lessivé mais heureux d’être allé jusqu’au bout, et ces moments où j’étais seul et sûr d’en avoir terminé avec cette névrose fantasmagorique.
Quatrième Chapitre
La Vénus de Laussel. Elle était impliquée dans cette affaire qui ressemblait étrangement aux suicides de ces gastronomes de la grande bouffe et qui n’était pas qu’un film mais un fait divers : une affaire qui peignait mon cœur en mauve lors des neiges précoces, peut-être pour se soustraire à cette timeline défilante, appartenant soit à Facebook soit à Twitter, les deux de guerre lasse avaient abandonné.
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Plus tard, j’ouvris le tiroir de mon bureau et trouvai aussitôt une enveloppe contenant un tirage de photos floues en noir et blanc. L’enquête pouvait alors commencer…
Cinquième Chapitre
Une terrible vengeance burroughsienne allait s’opérer dans l’ombre.
La nuit ressemblait à la peinture d’un moine castré. Sans émotions ni parjure, une nuit fugitive et stridente. Je sentis monter en moi un sentiment de mélancolie gluante. J’avais comme un blues qui me peignait le cœur en mauve. J’avais besoin de dormir. J’avais besoin d’une cigarette. J’avais besoin de la présence réconfortante d’une double dose de rhum paille. J’avais besoin de poser mes mains sur le cul d’une femme réelle. Je voulais dessiner l’architecture spirituelle d’un ordinateur.
Je ne sais comment ni par quel moyen, mais je me trouvais maintenant assis devant mon bureau, une cigarette se consumant dans le cendrier, un verre de rhum à moitié vide dans une main et une enveloppe, pleine de photos floues en noir et blanc, sur mon bureau, où l’on devinait vaguement une scène classée X ; de ma machine à écrire avait giclé une feuille ou l’on pouvait lire :
« Les forces spirituelles guident nos pas, nous franchirons tous un jour l’espace reliant l’existence aux ténèbres, nous n’aurons plus besoin de mains ni de jambes ni de cœurs qui battent, j’entends le cormoran des limbes appeler mon nom… On dit qu’un roi perd son royaume quand il perd la vue… »
J’étais tranquillement en train de me servir un verre de vermouth, l’ordinateur scannait par un mélange de calculs savants ces photos où l’on distinguait à peine, sur le marbre d’une cheminée, une bimbeloterie de fêtes foraines, des figurines préhistoriques – plus tard j’appris qu’il s’agissait des Vénus de Laussel – qui étaient censées représenter la fécondité. Elles crânaient fièrement tandis qu’une dizaine de skinheads, après bien des orgies et après s’être empiffré à mort, un peu comme dans le film La Grande Bouffe, posaient en selfie avec une nymphette complètement nue.
La dernière photo scannée semblait me reprocher quelque chose, un peu comme certaines images des paquets de clopes où l’on voyait des cancéreuses à l’hôpital, un gros plan sur ses yeux qui ne me quittaient plus semblait verbaliser cette question : pourquoi je n’étais pas venu la sauver de cette bande de sauvages ?
Le parasite filaire avait achevée sa mue entre temps. D’étranges phénomènes étaient à prévoir. Sans se pencher sur ces considérations outre-mesure, mon téléphone stridula dans ma poche. Il y avait quelque chose qui clochait, l’affichage numérique m’indiqua que l’appel provenait d’un contact indésirable, je préférais me souvenir de cette vieille télé montée sur roulettes, apportée par l’infirmière de notre service, plutôt que de répondre : c’était une vieille machine pas belle, tout juste bonne pour faire l’apologie de la race blanche et n’annonçait, comme une évidence à ne surtout pas prendre avec des pincettes, que des festins gargantuesques, organisés par ces skinheads, notamment celui raconté dans le prochain chapitre à venir…
Deuxième partie.
Elle allongeait les pas dans la poudreuse, cette guilde fantasmagorique pour terminer son parcours ; ainsi m’avertissaient ces calculs importés dans mon ordinateur par une timeline conçue pour les guetteurs comme moi ; la webcam de la Cora-Hummer 7 clignotait et devait sans doute m’informer que ces Vénus de Laussel, venues de la préhistoire, étaient en ligne et cherchaient à me contacter… Sûrement pour me prévenir que la Guilde allait débarquer chez moi…
