Un jour, j’en ai eu assez. Assez de chercher la vacuité puisque je la portais en moi. Assez des gens peu drôles. Assez de ce que j’écrivais aussi. Alors, j’ai tout arrêté. J’ai fini la bouteille de vodka et j’ai regardé la nuit. Dans le ciel, il n’y avait que des étoiles noires…
Il y avait toujours plus malheureux que nous, dehors de pauvres maraudeurs pataugeaient dans la boue glacée et même si on avait fêté Noël dans un asile d’aliénés, nous restions le point névralgique, l’omniscience de tous ces agitateurs car nous étions, malgré l’avis des psychiatres, des Précogs ; les émeutes de la ville basse dépareillaient avec le message politique du moment (Keep calm and be happy) mais notre esprit s’était enfin échappé. D’abord en rasant les murs couverts de tags et porteurs d’un sens tout aussi substantiel que cette atmosphère du soir tombant douloureusement ; puis il avait arpenté de longs tunnels et enfin il s’était implanté dans le cerveau de Mokrane, l’homme à tête de caïman.
Sans exagérer il y avait bien plus dangereux que l’Hélicéenne et ce soir encore les candidats à l’élection présidentielle déclaraient que l’Hélicéenne, tissant ces derniers temps de nombreuses rumeurs, n’était qu’un mythe. Les politiciens semblaient sûrs d’eux mais ils ignoraient tout du réel potentiel de l’Hélicéenne ; Seule une officine sous terre aurait miraculeusement relancé le débat télévisé de ces vieillards. C’était un souterrain secret où chacun avait son poste, ses coutumes et aussi ce charisme digne du chef du Projet Chaos.
L’équipe travaillait nuit et jour. Ils avaient récemment contacté un professionnel, pour passer à la suite : cameloter de l’Hélicéenne dans toutes les partouzes ; Mokrane était devenu ainsi le pivot et le rouage incognito et il ravitaillait presque toutes les fêtes de Mandeville où des amas orgiaques et frémissants de corps attendaient fébrilement son passage.
Mais un soir, tout bascula brutalement dans le paranormal : il devait être trois heures du matin, après bien des livraisons harassantes ; il ne se souvenait plus vraiment comment il était arrivé là, gisant sur le tapis du salon, entre la table basse et le canapé, mais en se relevant il vit la silhouette d’une femme, une sorte de grande prêtresse vêtue d’un simple négligé et elle s’approcha de lui en riant comme une hyène malade. Elle n’avait pas un visage inconnu, il lui avait vendu de l’Hélicéenne, autrefois dans une rave party avec, en fond sonore quelques classiques piratés depuis le néolithique.
Mais à présent elle semblait complètement folle, pendant un instant il pensa qu’il n’avait jamais vu de visage semblable, animé de lueurs macabres et couvert de peinture noire… elle pouvait être tout aussi bien une goule sans visage qu’une créature humanoïde arpentant le fond des anciens rifts africains, où se perdait l’aube de l’humanité. Et une expédition coloniale, au cours du dix-neuvième siècle, aurait très bien pu découvrir son cadavre parfaitement momifié et en excellent état de conversation, ce qui aurait plombé et figé d’effroi même les conquistadors les plus courageux par son expression fantomatique…
D’habitude ses clients fanfaronnaient gentiment parce qu’ils retrouvaient leurs vingt ans dans un corps de vieux en mâchant l’étrange hostie. Mais pour elle, ça lui avait plutôt tapé le système. Il ferma les yeux et sombra aussitôt dans une torpeur agonisante ; lorsqu’il se réveilla, la lune était encore là, mais la grande prêtresse avait disparue, il se leva pour se rincer plusieurs fois la tête dans la salle de bain et se regarda enfin dans le miroir, l’astre dessinait et crayonnait si bien ses cernes qu’il avait l’impression d’avoir des aplats de masque mortuaire.
Au petit matin, quelques heures plus tard, la première chose qu’il remarqua, quand il passa la porte de sa vieille maison, fut cette flambante voiture garée devant chez lui, nimbée encore du rayonnement pâle des réverbères. Un rat se cambra sur ses deux pattes lorsque Bill, son patron, et Thompson son acolyte l’interpellèrent depuis les sièges en cuir de la décapotable. Ils étaient étrangement caparaçonnés dans un attirail de médecins en temps de peste : une longue tunique faite en lin, descendant jusqu’aux chevilles et enserrant leur tête dans une cagoule, d’un masque en forme de bec ressemblant à un oiseau, de gants, de bottes et de jambières, d’un chapeau noir à large bord et d’une longue cape noire. Et le tout avec leurs bésicles de peste intégrées au masque.
Ils venaient de se faire enfumer par toute une troupe de vieilles rombières et ils avaient décidé de se venger en menant une expédition punitive dans le quartier rouge de Mandeville…
À suivre !
