Notre périple commençait en somme de manière tout à fait factice ; c’était moyennement bon signe. Le froid mordant ne nous lâchait plus. Nous étions au cœur d’une ville tentaculaire, la cité de Zion et ses ruelles perpendiculaires accueillaient des ventes de Tamagotchi à la sauvette. Le savoir-vivre et le savoir-faire des marchands étaient discutables mais j’achetais un Tamagotchi parce que j’étais captivé par l’amas orgiaque et frémissant des corps qu’on pouvait voir sur son écran.
Pour le déverrouiller, mon index se pliait sur l’écran d’accueil et, aussitôt, contractant le muscle de mon pouce, le Tamagotchi cotait les valeurs en bourse, roucoulant comme deux amoureux qui n’étaient pas de la même caste. Instinctivement, sans avoir besoin d’y réfléchir, ne serait-ce qu’une fraction de seconde inutile, je devinais que le Tamagotchi était de contrefaçon, quoique davantage plus sophistiqué que les modèles d’usage. Son mécanisme s’enclenchait pour faire jaillir une aveuglante lumière quand le programme bénéficiait d’une mise à jour. L’animal de compagnie virtuel, après un long sommeil à rêver de poitrines bandées d’écharpes et de lanières cloutées, brouillait les appels manqués ou reçus des téléphones, semait de catastrophiques désastres sur les lignes des opérateurs.
Pour l’alimentation de la petite bestiole, je le ravitaillais de quelques grammes de plomb dès l’éclosion de son œuf et aussitôt après un jingle façon Eels il sécréta de suspicieuses doses de mescaline dans les veines de l’océanienne Sybille.
Avec l’étrange jouet, je télégraphiais aussi des tweets poétiques à Maître Yoda, ce philosophe bouddhiste, étudiant sa stratégie de combat, ne me répondait jamais…
