La route était encore longue. Les kelvinomètres affichaient d’autres requêtes – des missions atterrantes, des jobs pour étudier la faune et la flore, de nouveaux et juteux contrats pour éclaircir les souvenirs mais aussi les visages.
La route était encore longue mais les décapotables réquisitionnées pour cette quête anticipaient déjà l’effort de guerre à fournir.
Je faisais de mon mieux pour ne pas penser aux insondables nids de poule, aux insolites et déroutants précipices qu’on allait rencontrer forcément en chemin…
Mais je ne savais pas encore que ce périple allait me conférer cette force exceptionnelle venant de ceux qui hantent les ténèbres, une robustesse déconcertante qu’on ne prête qu’aux inlassables démons, cette solidité à toute épreuve pour attaquer les sacro-saints pics et pitons sans se laisser impressionner par les maudits présages.
Tout juste avant de partir on devait inciser le derme des pilotes aux allures éléphantesques pour extraire les larves à l’intérieur de leur organisme contaminé ; ainsi par cette opération douloureuse et délicate, ils se séparaient aussi d’un mal qui les rongeait et les empêchaient de conduire sereinement. Ils retrouvaient leur folle insouciance lorsqu’ils rangeaient leur véhicule sur la ligne de départ.
Le départ fut donné lors d’une nuit fugitive et stridente. Je sentis monter en moi un sentiment de mélancolie gluante. Les expériences calamiteuses du passé, quand les belles Américaines avaient fini dans le ravin, resurgissaient dès les premiers kilomètres.
Et tout ça pendant dix-huit-cent kilomètres pour finalement tomber en panne et devenir le champion incontesté de l’auto-stop.
Les flottements hagards succédaient à l’appréhension du début
Mais j’ignorais que la fin du rallye – son prodigieux dénouement – allait être mystérieusement différée par d’étranges phénomènes : des cataclysmes boueux, des avalanches de neige artificielle, de mouvementées mais artistiques explosions de Voie lactée qui retombaient en pluie fine sur les pistes du désert et sur les carcasses de nos voitures désossées…
À l’avenir je raconterais à mes petits-enfants cette course qui ne méritait que d’être répudiée, sa longue traversée dans la vallée des rois, et j’oublierais régulièrement les passages les plus mémorables.
Comme cette soirée où, pour une couronne de lauriers, pour quelques déchéantes galaxies enfermées dans un jeu de billes ou de dés, nous avons aboli les lois du hasard ; traçant dans le sable, à la manière des sorciers et sorcières que Rimbaud aurait brûlé, nos itinéraires, nos vieilles démences, nous étions loin d’être des trouvères, des poètes antiques, des saltimbanques pour un salaire de misère.
Les fous de cette odyssée, qui sont morts sans être illustres, reposent à présent sur une île dont la plus grande ville ressemble à Wellington. Je me souviens seulement maintenant que je suis le seul survivant…
