Poésie surréaliste NotesMat15

• •

Le Syndrome de Baudelaire

La lumière me blessait les yeux, elle avait commandé un chocolat chaud et elle me racontait qu’à cette époque la vie ne lui souriait pas vraiment ; puis je la regardais s’éloigner et je pensais qu’elle ne riait guère des plaisanteries mais j’étais habitué à gérer ces moments gênants.

La vie ne lui souriait pas vraiment, elle lui faisait même la grimace, presque un rictus. Nous étions au début des années 90 et l’évanescence de ma pensée commençait déjà à me faire du souci ; la vacuité de la jeune babilleuse, avec qui je parlais pourtant tendrement, en était aussi responsable. Je vivais à Paris, la ville des vacuités peuplée de gens prospères et je n’osais pas les tourmenter avec mes questions existentielles quand je me baladais dans les rues assourdissantes… mon ombre, pour ne pas les assaillir avec mes problèmes presque d’ordre métaphysique, glissait sur le trottoir semblable à un fantôme déjà effacé de leur souvenir et je ne prenais même pas le temps de me rincer l’œil pour voir défiler les belles parisiennes qui avaient pourtant des yeux pareils à des braises ardentes.

Mais ardent était aussi mon désir, ce qui me laisse penser que je n’étais pas tout à fait un type vraiment normal et comme j’en avais eu assez des bringues dans ces soirées étudiantes ça ne risquait pas de s’améliorer : chercher une âme sœur qui irait potentiellement se lover dans les draps froids de mon appartement représentait une tâche plutôt ardue pour moi. Et à l’époque aussi, j’en avais assez de ce que j’écrivais, préférant errer dans les longs tunnels obscurs que les vagabonds au crépuscule squattaient en attendant un train.

Elle était quand même revenue chez moi et j’avais déjà fini la bouteille de vodka et par la fenêtre je regardais les décapotables que des fêtards parisiens avaient abandonné en pleine nuit ; la transhumance inachevée de ces gosses de riches effaçait malgré tout mon amertume et je me souviens que je les avais regardé partir ces privilégiés qui, pudiquement sur l’avenue, saturaient de points d’exclamation enfiévrés et célestes leur propos. Que voulez-vous, il y avait toujours des injures indémodables pour faire bleuir ou rougir cette noirceur qui agrémentait les boulevards de cette cité végétative et qui hantait aussi l’intérieur de mon cerveau…