C’était avant le lever du soleil ; mais on était déjà bien nombreux dans ce bar du Maine où je m’étais exilé, prétextant couvrir un reportage sur des moines zens dont la sérénité et la clémence me tapaient sur les nerfs. À cette époque, je n’arrêtais pas de me dépêtrer avec un CV certes laudateur puisque j’avais bossé pour de prestigieux journalistes dans le domaine cinématographique mais depuis quelques temps j’avais quelques trous dans mon CV n’ayant pas ou très peu travaillé ces deux dernières années… et bien cachés dans l’arrière-salle de cette cave du Maine qui servait de clandé, les clients les plus riches se droguaient avec toutes sortes de psychédéliques et ne se souciaient visiblement pas du vampirisme des tenanciers : leurs putes étaient exploitées et ne rêvaient pendant une très courte pause que leurs vies antérieures et leur prochain karma seraient un peu mieux que de tapiner ici. On les craignait malgré tout, autant qu’elles nous craignaient ; surtout l’une d’elles qui était la favorite d’un ancien tocard de la Brigade du Frelon.
Jacobello Del Fabre, il s’appelait et ce n’était qu’au crépuscule qu’il faisait son apparition, nous avions donc le temps d’écluser et pour moi d’être ratiboisé avant qu’il se pointe.
Mon ivrognerie dans ces maisons closes perdues dans les faubourgs malfamés m’avait appris pas mal de choses sur les serpillères de bar, ces gars qui hantaient les comptoirs et même je m’étais lié d’amitié avec un caporal aussi magouilleur que les autres pochtrons du coin. Il s’était rappelé de notre rendez-vous au petit matin et il s’installa, un peu étourdi par trop de bitures ces derniers temps, à ma table. Ses magouilles ne se limitaient pas à refourguer de l’Hélicéenne à quelques junkies paumés et en vadrouille, il avait apporté le sac que je lui avais demandé, et alors que je commençais à tirer le sac vers moi, il chuchota discrètement :
– Ne le sors pas du sac… ce que je fais là est rigoureusement interdit par l’armée.
– Tu t’entends un peu, Lorca ? Tu te rends compte de ce que tu deviens ? Tu as perdu du poids, c’est peut-être la seule chose que t’ait apporté tes années sabbatiques. Tu es physiquement plus affûté, mieux dans ton corps et ça se sent. Mais ta tête se ferme. (Il encaissa, je m’adoucis.) Ça vient d’où cette odeur ?
– Regarde par toi-même…
Il n’avait pas envie de jeter un œil, comme dégouté par l’horreur latente qui m’attendait si j’ouvrais le sac de sport ; et dehors, brûlant d’une fièvre mystérieuse, on pouvait voir des hybrides aux crânes démesurés, anormaux, qui étaient en train de se leurrer sur un potentiel et tout aussi improbable magot qu’ils rêvaient de gagner, en comparant leur flash de la loterie américaine…
Dehors, noyé par la foule de mendiants qui à cette heure s’activait à rafler quelques étrennes et par les bâtiments crados pullulant dans ce quartier de la ville basse, j’observais l’enseigne vétuste d’un écrivain public sûrement devenu fou à force de ne voir personne entrer chez lui, il devait à cette heure démente et d’une plume furieuse noircir une page où des monstruosités sans nom torturaient quelque chose ou quelqu’un de trop fragile pour se défendre ou pour fuir… quelque part très loin comme l’avait fait Beth depuis qu’elle n’avait plus Charlie, son horrible animal qu’elle nourrissait jadis en mâchant lentement et en approchant sa bouche de celle de la bête, et les mandibules tranchantes venaient lui écarter les lèvres. Elle lui donnait la becquée et le type qui sortait vaguement avec elle s’était fait sauter la cervelle après avoir vu tant de spectacles abjectes et dégueulasses…
Dans la rue où je me trouvais, il ne restait maintenant plus qu’une bêcheuse BCBG, maquillée comme un carré d’as qui était (peut-être sincèrement) navrée par tant de misère et de crasse, elle avait sans doute faussé compagnie au bourgeois gentilhomme qui lui servait de mari après une énième dispute et s’était perdue dans ces ruelles louches. Et j’attendis longtemps, très longtemps, jusqu’à ce que la rue se vide et soit déserte, c’est-à-dire jusqu’à ce que la nuit vienne et fasse naître des larmes de rage sur mon visage ; sous l’enseigne de l’écrivain, il y avait une porte avec sur la vieille poignée poisseuse le dessin sinistre d’une laie en pleine saillie avec un cheval fougueux, le pauvre canasson…
Et, alors qu’il n’y avait plus aucun bruit et que la lune se violaçait étrangement, j’entrepris de forcer la porte de cet homme lettré qui avait connu Beth et qui la fréquentait juste avant son suicide, il avait peut-être vieilli d’une centaine d’année et était tombé malade à cause de la voracité de la créature ; et dans la poussière qui virevolta quand la porte tomba sur le parquet grinçant, la première chose que j’aperçus dans le couloir de la pièce sombre, fut le portrait de Beth accroché à un mur, elle était vraiment ravissante dans sa robe de plumes échancrée mais je m’attardais pas et continua dans la quasi pénombre en tâtonnant. Pour me guider, le faisceau d’un réverbère se reflétait faiblement dans le miroir au bout du couloir et je pus observer mon reflet, pas très net et pendant mon exploration de l’arrière-boutique, je mettais dans le sac à peu près tout ce qui pourrait me servir pour le dîner que Jacobello Del Fabre organisait ce soir-là avec des notables, c’est-à-dire qu’il y avait des dossiers de neuropsychiatres morts fous à lier après avoir trop psychanalysé Beth et que l’écrivain s’était procuré je ne sais où ni par qui, et encore plus étrange, sur des meubles croulant d’âge il y avait d’intrigants alambic où se cristallisaient des substances d’un jaune douteux. Sûr pour relancer la distillerie et refaire fluidifier l’alcool qu’ils contenaient il fallait s’y connaître, tellement ça faisait longtemps qu’ils n’étaient plus en état de fonctionnement.
J’ouvris le sac de sport et pour que Charlie se calme et ne prenne pas toute la place je prélevais un peu de ce liquide qui, à l’air libre, prit une teinte schisteuse et je le fis boire, évitant de justesse ses mandibules. Et je mis dans un sac poubelle des plats visqueux bloblotant encore malgré le froid du réfrigérateur, après l’avoir caroublé et qui étrangement ne s’ouvrait qu’à l’aide d’un code.
Ça pourrait toujours m’être utile pour mon plan, cette vengeance qui allait être servie froide au dîner de Del Fabre où le chef de l’organisation secrète prévoyait d’échafauder des mesures avec des politiciens véreux pour obtenir le monopole absolu des fumeries d’opium et du trafic de l’Hélicéenne, ce psychotrope permettant de revivre une seconde jeunesse tout en ne quittant pas son corps, une transe avec des hallucinations pour occuper pendant au moins une vingtaine minutes le passé, ces versions de soi-même qui ne reviendront jamais si on ne teste pas ses effets. Psychédélique très à la mode en ce moment, mais à cette heure où je dévalisais l’écrivain, une jacquerie et des émeutes partout dans la ville se préparaient comme les stocks commençaient à se tarir et qu’il était de plus en plus difficile de s’en procurer et surtout d’en fabriquer. Le manque, après en avoir consommé ne serait-ce qu’une seule dose, faisait vivre un enfer et incitait à la violence ceux qui n’avaient pas les moyens d’en acheter à des prix exorbitants et finissaient complétement déments et prêts à tuer père et mère.
Avant de partir furtivement, j’emportais aussi des seringues télescopiques qui m’avaient l’air d’être le seul truc neuf dans cet endroit miteux et j’avais fait déjà quelques lieues avec mes sacs quand je passais par-dessus les ponts rejoignant le quartier de la haute société et qui paraissaient s’agrandir à chacun de mes pas tant les sacs étaient lourds ; je trimballais Charlie et mon butin qui dégageaient maintenant une odeur épouvantable et je m’appliquais à ne pas être vu, frôlant les murs et restant loin de l’éclairage urbain.
En arrivant parmi la folle cacophonie qui régnait au rez-de-chaussée du manoir de Jacobello Del Fabre où les invités entraient et sortaient comme un moulin cette nuit-là, je me faufilais discrètement parmi la foule et courus me cacher dans une penderie pour me changer en serveur, puis tranquillement je me dirigeais en direction des cuisines et rejoignis les autres voyous habillés aussi en cuisiniers ou en serveurs.
La vengeance était un plat qui se mangeait froid. J’avais laissé Charlie dans son sac de sport rangé dans un coin de la penderie mais j’avais oublié qu’il supportait mal la solitude, et le monstre avait faim, et si je ne voulais pas tout gâcher je devais lui donner sa becquée ; moins d’une heure après mon arrivée la commissure de mes lèvres commençait déjà à me faire souffrir…
