Comment étais-je arrivé ici ? En gravissant des montagnes à faire peiner même les dieux, j’étais tombé dans les pommes et elle m’avait trouvé alors que la tempête rageait, alors que les mercenaires, pour un autre royaume sans roi, combattaient et perdaient beaucoup d’hommes au combat… j’étais complètement gelé et le désordre dans les rues était en train de devenir une émeute à désorienter tous les souverains de cette contrée.
Elle m’avait hissé sur le dos d’un éléphant et m’avait ramené chez elle (mais il s’agissait en fait d’un rêve qui avait dégénéré en cauchemar et c’était nous tous qui rêvions, partageant la même aventure onirique) ; dans sa tanière des chimpanzés, dont on avait vissé des hélices sur leur crâne, décapsulaient des bouteilles de bières ; des bouteilles qui deviendraient plus tard des tessons lorsqu’ils seraient suffisamment éméchés pour se bagarrer entre eux.
Et visiblement les rêveries qu’on partageait ne tenaient pas à ce que nous restions calmes et sereins car elles se démenaient à nous faire hurler de colère ; et tout bouillonnant, on se remémorait des fièvres équatoriales, des éclipses boréales quand on ne connaissait que les fièvres tropicales, de ces noces lorsque les alchimistes de nos rêves nous surprenaient en inventant des péripéties à défier la houle… Et quand j’étais enfin rentré chez moi, j’avais croisé la plus belle fille du lycée et ce genre de détail dans mon rêve, je le savais, allait m’attirer des ennuis ; mais j’étais prêt à tout encaisser, d’une robustesse qu’on ne prête qu’aux inlassables démons.
Une robustesse déconcertante mais des idées de traviole, des idées obliques comme le reste, et tout flétrissait dans mon cerveau, avec d’autres idées qui ne m’appartenaient pas. Cependant sur le dos des éléphants que j’avais appris à apprivoiser avec elle, je ne craignais pas de tomber dans les cataractes, dans ces gouffres où des pendus s’amusaient à hanter les ténèbres… Ils l’avaient d’ailleurs aidé à casser la glace quand je n’étais plus qu’un glaçon… J’étais encore entièrement recouvert de glace malgré leurs vains efforts, mais je ne sentais plus rien et soudain l’ordinateur qui gérait et générait ce monde onirique s’éteignit subitement ; on devait alors être dans un rêve se contentant de leur approximations, et ces inventeurs croyaient aussi qu’il s’agissait d’une version qui les avait grugé… Une version hautement fumeuse mais le rêve avait déjà cylindré un autre parchemin, un autre scénario pour moi, pour nous, pour ces joueurs de haches et même pour le dernier peuplier de la terre : allait-il lui aussi montrer une solidité à toute épreuve, une solidité qui supporterait les outrages et le poids du temps, sans précipiter notre perte ? Les parieurs qui s’accoudaient aux comptoirs ce matin me confiait qu’il avait en tout cas une force exceptionnelle à empoisonner tous les cafés noirs, à faire venir ceux qui hantent la sciure et la poussière !
