Birdie entra dans la boutique, déterminée à avoir enfin des réponses. Un air de jazz s’échappait d’enceintes au-dessus de sa tête. Un homme lisait le journal, installé à une table, devant une tasse de café. Une blonde mince mais robuste s’affairait derrière le comptoir, renversant un plateau de petits pains croustillants dans un panier. La vénusté mentalement invraisemblable de Birdie seyait bien à ce lieu cher aux poètes, même si on ne servait pas d’absinthe ni consommait du séminal que dans l’arrière-salle, et à l’aventure onirique qui allait suivre.
Des rêveurs lascifs la convoitaient mais finalement quand Birdie faisait sa moue méprisante ils s’en gaussaient tout de même et bien souvent ne le prenaient pas mal. Et des rêveurs, il y en avait, tous planqués et agglutinés sur des lits de fortune dans l’arrière-salle de la boutique de Youssouf, l’Alchimiste.
Quand les clients avaient fumé tout l’opium et que leurs intraveineuses commençaient à gouter pour les envoyer sur les terres des aventures oniriques, que recherchaient-ils vraiment comme effets et résultats en s’endormant ? C’était une sorte de voyage à travers les limbes du rêve et ce qu’ils kiffaient par-dessus tout, c’était d’atterrir au milieu d’un rêve, par exemple se retrouver devant une œuvre d’art qui défiait le temps et les diverses interprétations. Lorca était l’un d’eux, quand il ne traînait pas dans les salles de jeux, et une nuit alors qu’il dormait sous perfusion avec la drogue et l’opium de l’alchimiste, il se souvenait d’avoir admiré un mélange de toiles s’entremêlant et presque entièrement peintes dans des couleurs chaudes. La chimère d’un tableau sans ombre, tant poursuivi par les Chinois, était réalisé. Tout était rayon et clarté ; la teinte la plus foncée ne dépassait pas le gris de perle.
Toujours à l’intérieur de la boutique mais à l’étage, il ne savait pas encore que le James Dean reptilien, avait passé la première nuit à fumer en réfléchissant à l’art et la manière de construire de quoi lire un mystérieux cylindre en bois. Il venait de massacrer tout un tas de fachistes dans un château qui n’avait rien de féerique et il avait découvert ce cylindre bien caché et aussi énigmatique que la Pierre de Rosette mais il ignorait que ce cylindre perdu dans le monde des rêves mais existant bel et bien dans le monde réel, était un vectographe primitif. Avec la dendrochronologie, une méthode de datation des objets en bois reposant sur le décompte des années, on pouvait sans abuser affirmer qu’il venait d’un temps très antique où les extraterrestres nous avait visité. Emportant avec eux leur secret à l’époque des pharaons, James Dean plaçait tous ses espoirs dans cette technique, persuadé que le cylindre avait comme point commun les rouleaux abîmés que le vectographe cylindrait à chaque rêve et pour chaque rêveur. Des espoirs pas tant que ça placés à fond-perdu car il était sur la bonne piste, et obtiendrait des résultats significatifs.
Mais avant, il devait se débarrasser de Lorca, annuler les effets de ses pouvoirs hypermnésiques car il enregistrait en permanence chaque détail de la vie d’un rêveur, chaque détail des parchemins que les vectographes avaient frénétiquement imprimés lorsqu’ils se réveillaient. Qu’avait-il choisi de sceller cet alchimiste dans ces machines cabossées qui lui servaient de mémoire et qui le définissaient à l’insu des aventuriers oniriques ?
Et il le savait, il le savait tout autant que cette foule de gens venue pour payer les substances et pour ne plus jamais se réveiller. Quand leurs jeeps s’embourbaient dans leur rêve au sommet du col de l’Izoard qu’ils devaient passer pour descendre par caravanes dans la ville de l’alchimiste et qu’ils voyaient d’en haut et à l’horizon les dômes de tous ces palaces aux voûtes d’un bleu vénitien, ils n’avaient d’autres solutions que de pleurer des larmes magnifiques de gratitude. Ils voulaient éternellement rester dans ce pays de cocagne. Autrefois ils auraient pu se satisfaire d’une Réalité plus fastidieuse et laborieuse mais dès qu’ils étaient accros ils ne fréquentaient que ce soit la nuit ou le jour que les palaces de ce pays imaginaire. Après le voyage onirique, on leur servait enfin un souper passable, ou du moins que l’appétit leur fit trouver tel. Ils replongeaient alors pour vingt-heures d’affilés et James Dean se méfiait de leur gourou, de son charisme digne du chef du Projet Chaos.
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L’ambiance de cette salle de bal vide qui régnait dans l’usine de séminal à cette heure du jour glaçait le sang. Il ne subsistait plus aucune trace de ce qui s’était déroulé en ces lieux la journée précédente. Pas plus que l’on ne pouvait déceler le moindre signe avant-coureur de la fureur et du bruit qui allaient s’abattre entre les murs dans les minutes à venir.
James Dean traversa le hangar d’un pas traînant. Il s’approcha des deux ivrognes qui étaient bien les seuls à être restés après la fête. Sur un tas de détritus l’un continuait de rire, et l’autre de maugréer. Sa capsule avait été récupérée par ces deux fêtards et elle trônait sur un empilement d’enceintes crachant du son bien grunge. Tous les trois après de longues négociations houleuses s’arrangèrent finalement sur un accord : James allait retrouver sa capsule gratuitement et pour les remercier d’avoir désembourbé sa capsule des marécages de la Louisiane, il leur donna un gadget électronique permettant d’éloigner les mauvaises pensées dont beaucoup de gens se plaignaient ces derniers temps. Il leur raconta que la morosité et les ondes négatives jouant sur les nerfs des humains, se dégageait mystérieusement de l’engin spatial, et de ce fait prédit un nombre croissant de dépressifs…
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Birdie était une employée de Youssouf. La vénusté de Birdie, certes mentalement invraisemblable, seyait bien quand elle passait entre les lits de camps du backroom de la boutique cachée de Youssouf, elle réhaussait de sa beauté l’aventure onirique que tous les rêveurs partageaient par intraveineuse mais ils s’en gaussaient tout de même et ne s’en amourachaient pas plus que ça, étant obsédé par une unique chose : la drogue et le rêve.
Sa beauté en avait malgré tout affolé plus d’un et même les vectographes et les Kelvinomètres enregistrant l’épopée onirique avaient perdu le nord. Le lendemain, ils n’étaient plus en mesure, ces rêveurs, d’en garder un souvenir à leur réveil. Ils parcoururent alors les immenses hectares des jardins ultramarins de la ville basse et on dût attendre, un soir noir comme un curé irlandais, le crépuscule suivant pour qu’ils retrouvent leur esprit.
Leur esprit et leurs corps, et même les pages qu’ils avaient écrits quand ils étaient en transe. Et tout ça s’était révélé incroyablement faux et amer lorsqu’au petit déjeuner ils avaient attaqué déjà l’indécent anis et la féconde absinthe… mais elle faisait quand même tourner toutes les têtes, la jeune employée de Youssouf qui s’était endormie très tard auprès d’eux et qui leur avait fourni d’autres tord-boyaux, tord-boyaux qui avaient un goût d’essence bien noire comme le sang du Seigneur de la Louisiane !
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A la Société du chemin de fer de Mandeville, on les appelait comme ça : « des chats noirs » les gens ayant décidé de sauter volontairement sous les rails des trains. Une danse inouïe dans la boue eut lieu dans le centre-ville de la ville haute pour conjurer le sort et le destin de ces âmes perdues et tourmentées qui avaient tous choisi le suicide.
Était-ce une révolte ? C’était bien évidemment une émeute de chats noirs ; elle avait gangrené toutes les strates de la société et lors de l’une de ces jacqueries on déplora une centaine de suicidaire. A la télé, le maire de Mandeville, sans craindre les questionnements hasardeux du journaliste, apprit à ses concitoyens la présence d’une capsule ayant servi à l’atterrissage de Roswell, et qu’elle était à l’origine de ces événements macabres… et qu’il avait mis une équipe d’une douzaine de chercheurs sur la piste pour retrouver l’alien et son OVNI ; personne ne semblait croire à ses salades, et pourtant le lien qui à la fois séparait les chats noirs et qui les réunissait à Rosswell, aurait pu nous aider à appréhender les mystères de l’Au-Delà…
Les statues avaient cillé quand elles avaient vu un énième chat noir se faire happer par le train qui devait théoriquement arriver à midi… mais qui n’arriverait jamais à destination pour cause « d’accident de personne » et tous les notables de Mandeville en étaient indignés ; l’un d’eux contemplant, après des siècles à attendre qu’on les débloque de cette situation ennuyante, sa tasse de thé qui avait fini par s’évaporer, se pencha par-dessus la fenêtre, il apercevait les collines de Twin Peaks et le grand Réservoir de séminal ; on les avait fait venir ces influenceurs de loin mais, forcément après l’arrêt inopiné du train, ils avaient essayé de gagner la ville à pied et s’étaient perdus dans les forêts sombres qui ornent la campagne des environs ou s’étaient tous noyés en traversant les marécages et le Lac Supérieur de Floride.
