Poésie surréaliste NotesMat15

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L’affaire Roswell

Tu ne peux pas te rappeler ce clochard adolescent de la rue du Tonkin, moi si. Il croupissait, dormait, pestait et grognait, urinait, pourrissait parmi des cartons et plastiques, habitant le trottoir. Notre trottoir, côté Impasse des Neiges, en remontant, à cent mètres du porche ferré et vitré du 88.
C’était un tout jeune homme, de dix-sept ans peut-être. Si charmant sous sa chevelure drue typiquement coiffés en arrière, dans le désordre crasseux complet qui était sa condition, que votre mère l’appela James Dean. D’abord, il portait beau, sitôt apparu il traînait toute la journée aux alentours de Mandeville, il branchait vaguement les nanas, il tournait autour de l’usine de séminal du carrefour Europe. Cependant, toujours tendanciellement replié sur lui-même, il se mettait à pleurer. À gros sanglots déprimés, comme les gars quand les filles ne sont pas là, il reniflait tout seul, le cœur gros.
Ça, il pouvait toujours pleurer tout ce qu’il voulait ; vu la santé qu’il tenait (jour et nuit dehors à glander sans être plus malade que ça ?) vu l’âge qu’il avait, vu sa beauté, on s’en foutait et contrefoutait. Pas un rond, pas une seconde d’attention, pas ça. D’ailleurs, il pouvait crever, quelle serait la différence ? Cette indifférence lui avait refilé une rage incommensurable mais il ne savait pas encore que cette colère bien noire allait engendrer un être aussi énigmatique que diabolique.
James Dean se méfiait du monde, préférant la nuit s’installer dans les bois qui hantent la ville à quelques kilomètres à pied de là. Il s’éveillait le matin à sept heures, dans sa tente qu’il avait aménagé au centre d’une clairière, dérangé par les premiers rayons du soleil. Pourtant cette nuit, avant même qu’il fasse jour, il assista à un truc qui ne semblait même pas exister dans les rêves les plus fous. Il entendit d’abord un boucan de tous les diables, et par curiosité ou parce qu’il avait l’intention d’engueuler fermement l’auteur, il sortit de sa tente. Il n’avait pas les moyens de changer souvent les piles de sa lampe de poche ; aussi, ce fut dans la faible lueur qu’il aperçut d’abord une silhouette. Elle était vaguement humanoïde et sa tête semblait difforme.
Il s’approcha. La créature se retourna et il vit, malgré l’obscurité, qu’elle n’était clairement pas de notre espèce. Son atterrissage avait été repéré par les services spéciaux de l’armée et plus tard on l’appellerait Rosswell. Et une équipe se dirigeait à présent sur les lieux.
Galvanisé par la peur du jeune vagabond, Rosswell le fixa de ses yeux jaunes et malades et lorsque l’adolescent écarquilla les yeux elle fut prise d’une violente colère surhumaine et, décuplée par sa force surnaturelle, elle l’insémina et le fertilisa d’un germe à danser comme une chèvre avec tous les boucs du diable en lui ouvrant les entrailles.
Puis Rosswell disparut, se cachant dans un van abandonné près d’une autre forêt et l’équipe des militaires perdit sa trace mais ils retrouvèrent la capsule par laquelle l’extraterrestre était venu nous visiter, et sa pauvre victime. Lorca, le capitaine, décida de prélever des échantillons et fit la grave erreur d’emporter ce qu’il restait du vagabond.
Au labo, on s’aperçut que le germe était un fœtus et déjà les supérieurs de Lorca songeaient à le supprimer au plus vite. Mais on devait faire appel à l’administration pour ce genre de problème et pendant que les préfets et autres politiciens palabraient pendant des heures pour savoir ce qu’on devait faire, Lorca, profitant d’une absence des gardiens, le dissimula dans son sac et passa inaperçu quand il franchit les portes du labo.

Il l’avait maintenant en sa possession et il avait pris le risque de le dérober malgré les règlements stricts car il avait beaucoup de problèmes d’argent, jouant aux jeux de hasard dans les casinos et il était endetté jusqu’au cou. Il connaissait un contact qui était obsédé par les aliens et qui était prêt à payer le prix pour ce type de curiosité scientifique.
Il se rendit donc le soir même dans un pub où ils s’étaient donnés rendez-vous. Parnell était déjà là et semblait impatient de découvrir ce qu’il y avait dans le sac de sport.

– Ne le sors pas du sac… ce que je fais là est rigoureusement interdit par l’armée.

– Tu t’entends un peu, Lorca ? Tu te rends compte de ce que tu deviens ? Tu as perdu du poids, c’est peut-être la seule chose que t’ait apporté la formation. Tu es physiquement plus affûté, mieux dans ton corps et ça se sent. Mais ta tête se ferme. (Il encaisse, Parnell s’adoucit) Qu’est-ce que c’est ?
Lorca n’a pas envie de jeter un œil. Il voudrait partir et ne plus en parler, même s’il sait ce qu’il renferme, il a une furieuse envie d’encaisser les billets de Parnell et d’aller jouer à la roulette avant que l’établissement ferme comme il est tard

– Regarde par toi-même…


  1. Des ombres se mirent à bouger puis à danser devant le château qui servait de repère néo-nazi mais Parnell ne les calcula pas du tout. Et Parnell, en soufflant ainsi dans le brouillard à couper aux couteaux de la vapeur que l’air froid de l’hiver cristallisait, monta les marches en marbre. Pour les éloigner, il devait se débarrasser du sac mais à part l’odeur nauséabonde il ne s’en souciait pas plus que ça. L’asphalte, le bitume et même les vieilles pierres des marches du château sur lesquelles il marchait se fissuraient et semblaient sur le point d’éclater.
    Un peu partout, à l’intérieur c’était une grande orgie qui se préparait. Après avoir laissé son sac aux vestiaires, il suivit un couloir où des nymphettes avec de grandes plumes d’autruches et masquées circulaient en gloussant.

Le couloir s’ouvrait sur la grande salle de banquet. De longues tables blanches étaient dressées, avec des candélabres toutes les quatre chaises. Un quatuor à cordes jouait sur l’estrade, leurs archets s’unissant à la perfection. Des couples virevoltaient en cercles sur la piste de danse, évoquant le mécanisme miniature d’une horloge. Les hommes portaient des uniformes SS, formant un arrière-plan de manteaux foncés et de brassards rouge écarlate. Les femmes égayaient la scène de leurs robes colorées, prune et abricot, orange et vert concombre – un mélange de jeunes et de plus âgées.

La soirée ayant depuis longtemps débuté, et les verres d’absinthe s’étant vidés avidement jusqu’à l’ivresse de tous les participants, Parnell n’eut aucun mal à étreindre presque à son arrivée une détestable pimbêche. Ils se galochaient lorsqu’une blonde rondelette dans une robe lamée rouge toisa la bécasse de la tête aux pieds, s’arrêtant sur ses chaussures. Parnell suivit son regard jusqu’aux escarpins de son flirt récent. Elle se dépêcha de les cacher sous son ourlet. Un serveur approcha avec un plateau de flûtes remplies d’un liquide bleu ou vert. Il en tendit une à Parnell.

– Pour vous. Mais doucement. On ne connaît l’effet de l’absinthe que quand on y goûte.

De l’absinthe. Ajoutée à la séminal de Mandeville, il risquait de ne pas avoir la force ni la conscience claire d’enquêter sur le fœtus difforme de l’alien dès son arrivée chez lui.
D’ailleurs il n’en aurait pas la possibilité : le fœtus se développait rapidement et se nourrissait encore de sa première victime : cet ancien embryon que Roswell avait implanté dans les tripes de James Dean s’était métamorphosé : il avait crevé avec ses pieds le sac de sport, mesurant maintenant presque deux mètres et se présentait désormais sous les traits fins d’un jeune homme, au teint éclatant de blancheur, à la blondeur juvénile, au corps musclé, à la taille mince. Il émanait de lui une puissance maléfique qui alourdissait l’atmosphère, il quitta la pièce sans être vu, l’employé nazi du vestiaire étant trop occupé à écluser en cette fin de soirée et n’attendant plus de visiteur ; et d’un battement de paupière, le nouveau James Dean déguisa les yeux reptiliens que la croissance de son espèce mutante avait révélé. Ce faisant, il trouva assez d’affaires dans la salle pour ne pas déambuler nu dans la partouze hitlérienne.