Nous sommes les fils et les filles
Des sorcières que vous n’avez pas brûlées
Les fils et les filles des sorcières…
Nous sommes les descendants de celles
Que vous n’avez pas pu lapider
Nous sommes les lesbiennes sans mariage
Les césariennes du moyen-âge…
Guerilla Poubelle.
1.
Près d’un motel, une étroite trouée entre deux immeubles, petite brèche qui fait osciller sa lumière d’un jet cérébral ; dehors et un plus loin, tout en clopant assis sur la rambarde du parvis d’une église, une bande de jeune matait un portrait-robot, sans comprendre les raisons du criminel ni de sa folie. Encore plus loin, un groupe de chercheurs japonais se hâtait en direction de la cabane où avait eu lieu le meurtre. J’attendais paisiblement leur retour dans une chambre d’hôtel ; au plafond, un ventilateur antédiluvien tournait au ralenti et découpait de grosses tranches d’air tiède qui me tombaient sur le visage.
Je commençais seulement à comprendre que je sentais les choses de la même manière que le groupe d’ados, c’est que j’allais bientôt partir me mesurer, tel un nain, à un adversaire dont la taille serait supérieure à celle de n’importe quel Goliath. Un adversaire invisible et inconnu, qu’on appelait Charlie mais qui en réalité ne portait pas de nom, tout enveloppé de légendes et de craintes…
J’étais pour l’instant seul dans le salon avec Beth, mais les scientifiques ne devaient pas tarder de rentrer et me livrer leurs rapports. Charlie dont le corps remplissait désormais toute la baignoire, marinait dans son propre jus couleur sang, dormait dans la salle de bain devenue insalubre, en attendant sa becquée…
- Le shérif Cowan était à la cabane lorsque nous y arrivâmes. Les gens de la police scientifique déambulaient maintenant sans but précis, entrant et sortant sans prendre réellement des notes. Il faut dire, malgré l’ancienneté de leurs carrières, qu’ils n’avaient jamais rien vu de semblable en terme de boucherie… au milieu de la cabane, un vieux canapé poussiéreux à la mode anglaise, avait bel et bien longtemps perdu son chic d’antan : il était déchiré de toute part, était renversé, et gisait sur un sol maculé de sang et où toutes sortes de bouteilles cassées traînaient avec des cadavres putréfiés et de voir un tel spectacle fit d’abord jaillir en moi une seule idée : c’était peut-être un squat que des vagabonds dans un furieux combat s’étaient entretué pour avoir un toit et ne plus dormir dehors ; mais d’après l’analyse des chercheurs japonais, il y avait eu des survivants et bonne ou mauvaise fortune ils étaient connus des services. Apparemment parmi eux, il y avait un gamin, et d’après l’expertise, il y avait eu certes une lutte sanglante mais aussi un enlèvement, des preuves de fuite qui, en mon for à moitié opérationnel, me faisaient penser en fin de compte à un kidnapping.
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Il n’avait plus aucun moyen de prévenir qui que ce soit ; il se trouvait complètement à leur merci. Les Sorcières roulèrent toute la nuit, et presque le jour qui suivit. Elles écoutèrent Marilyn Manson : Moon n’arrivait pas à dormir. Marie Étienne Caseul ouvrit la fenêtre pour respirer le grand air : Moon avait froid. Ils n’empruntèrent que les petites routes. Quand ils s’arrêtaient, Madison s’étirait, fumait une cigarette tout en gardant un œil sur son frère. Moon chercha désespérément du secours autour de lui, dans la campagne nocturne, autrefois chef-lieu et maquis pour yankee, mais il comprit qu’il lui serait impossible de leur fausser compagnie. Si l’attention de Madison diminuait, Marie Étienne prenait le relai.
Au bout de quelques heures seulement après le carnage, le gosse réalisa qu’elle n’idolâtrait que le diable et que leur paroisse était du genre trash, métal, hardcore, underground et compagnie.
Puis vint à nouveau la nuit. La deuxième nuit et déjà l’affaire commençait à s’étouffer dans les journaux, la presse américaine étant davantage préoccupée à attirer l’œil du chaland par le cas des « Chats Noirs » et des émeutes à Mandeville les précédant et les succédant.
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Manson avait sans doute aperçu quelque chose ou quelqu’un utile à l’enquête la veille. Il portait un vieux costard un peu miteux qu’il conservait depuis des années. L’arrière-salle de Youssouf avait bien changé : elle s’était transformée en cinéma et Manson sur un siège rouge éventré regardait défiler de vieux films en accéléré, les images notamment avaient été tourné dans les quartiers de la finance de Mandeville. Une époque révolue. Mais Manson ignorait que des hackers, en ce moment même, transmettaient à de potentiels « Chats Noirs » ces séquences d’images via leur ordinateur ; suite à ça, un homme d’une trentaine d’années, fatigué de vivre, crapahutait depuis quelques heures au sommet d’un palais épiscopale qui était encerclé par les buildings du quartier nord de la finance… Il l’avait localisé, coincé entre une tour de verre et une autre d’acier, grâce aux pirates informatiques. Ceux-ci avaient ajouté des légendes aux images vues d’un drone, des astuces et de bons conseils pour passer le portique de style néogothique de l’édifice sans être vu par les gardiens de nuit.
Le dépressif était métis, il avait la peau basanée, un aspect négligé ; il avait une manière bien à lui de parler peu, mais de temps à autre il pinaillait avec un autre Chat Noir au sujet du dérèglement de l’antenne sur le toit du palais qu’ils devaient s’acquitter, avant son numéro de kamikaze. Cela permettrait sans doute de brouiller les ondes hertziennes pendant au moins toute la soirée, car il passait à cette heure sur presque toutes les chaînes des émissions où l’omniprésence du Maire de Mandeville, surnommé Ivan le Terrible, nous exhortait à le lapider, gavés de ses sempiternelles discours… à faire disparaître aussi ses idées dangereuses comme de dresser des autodafés et effacer la plupart des livres des mémoires collectives.
Et pendant que les étoiles brillaient, ainsi que d’autres astres, et qu’ils commençaient leur opération de sabotage, les Sorcières avaient adopté une stratégie infaillible pour ne pas être ennuyée par les flics (retourner dans une clairière non loin de la cabane où elles bivouaquaient avec leur otage, l’endroit le plus ahurissant et le plus improbable où l’on pourrait les retrouver) et le shérif parlait toujours : les notes et les dessins laissés par les meurtrières se trouvaient sur un bureau presque totalement démoli dans la pièce, qui constituait presque tout le rez-de-chaussée de la cabane, à l’endroit exact où il les avait découverts. Ils étaient la propriété de l’administration de Mandeville et devaient être retournés au bureau du shérif, quand nous en aurions terminé avec eux.
Sur le seuil, il se retourna pour nous lancer une dernière flèche ; il nous dit qu’il espérait que nous ne resterions pas trop longtemps, ajoutant « Bien que je ne partage pas toutes ces idées saugrenues – ça ne s’est pas révélé si sain que ça pour certains particuliers qui sont venus par ici. »
– Manson sait ou soupçonne quelque chose, me dit Beth aussitôt après. Il nous faudra entrer en contact avec lui quand le shérif ne sera pas dans les parages.
– Birdie n’avait-elle pas écrit qu’il était assez peu loquace dès qu’on en arrivait aux faits concrets ?
– Exact, mais elle indiquait la façon de le faire parler. L’alcool.
Les Sorcières vivaient en autarcie et pendant de longs mois elles furent elles-mêmes bluffées par leur ingéniosité car peu de temps après nous avoir installé dans un autre hôtel moins tapageur et préparé les choses en vue d’un séjour harassant, elles venaient d’achever leur invention démoniaque, le moteur à cylindrer des rêves…
