Le secret est une drogue puissante.
A la Société du chemin de fer de Mandeville, on les appelait comme ça : « Les Chats Noirs » des gens ayant décidé de sauter volontairement sous les trains. Une danse inouïe dans la boue eut lieu dans le centre-ville de la ville haute pour conjurer le sort et le destin de ces âmes perdues et tourmentées qui avaient tous choisi le suicide.
Était-ce une révolte ? C’était bien évidemment une émeute de chats noirs ; elle avait gangrené toutes les strates de la société et lors de l’une de ces jacqueries on déplora une centaine de suicidaires. A la télé, le maire de Mandeville, sans craindre les questionnements hasardeux du journaliste, apprit à ses concitoyens la présence d’une capsule ayant servi à l’atterrissage de Roswell, et qu’elle était à l’origine de ces événements macabres… et qu’il avait mis une équipe d’une douzaine de chercheurs sur la piste pour retrouver l’alien et son OVNI ; personne ne semblait croire à ses salades, et pourtant le lien qui à la fois séparait les chats noirs et qui les réunissait à Rosswell, aurait pu nous aider à appréhender les mystères de l’Au-Delà.
Les statues avaient cillé quand elles avaient vu un énième chat noir se faire happer par le train qui devait théoriquement arriver à midi… mais qui n’arriverait jamais à destination pour cause « d’accident de personne » et tous les notables de Mandeville en étaient indignés ; l’un d’eux contemplant, après des siècles à attendre qu’on les débloque de cette situation ennuyante, sa tasse de thé qui avait fini par s’évaporer, se pencha par-dessus la fenêtre, il apercevait les collines de Twin Peaks et le grand Réservoir de séminal ; on les avait fait venir ces influenceurs de loin mais, forcément après l’arrêt inopiné du train, ils avaient essayé de gagner la ville à pied et s’étaient perdus dans les forêts sombres qui ornent la campagne des environs ou s’étaient tous noyés en traversant les marécages et le Fleuve Supérieur d’une Floride oubliée ou abandonnée.
Les statues avaient cillé à nouveau lorsqu’elles remarquèrent qu’on ramassait à la pelle, sans aucune sorte de remord ni de convenance, ce cadavre gênant ; parmi les survivants de cette marche à pied périlleuse, l’un d’eux était raide et affamé.
Mais il n’était plus très loin de la ville, il avait dévalé les collines enneigées de Twin Peaks et désormais dans la proche banlieue, il apercevait des devantures de magasins fracassés et des miroirs de chambre à coucher brisés, des rames de métro en flammes, des ascenseurs aux câbles coupés, des perches de tournage renversées et des cabines de projection démolies, il y avait aussi des boutiques porno et des centrales électriques détruites ; cependant le grand Réservoir de séminal alimentant la cité était toujours debout et contrastait avec les ruines.
Manson était différent des autres, avait patienté plus aisément que ces collègues lors de l’accident. Et à vrai dire il jouissait d’un don surnaturel : le troisième œil du poète, car à force de labeur, de travail de longue haleine, depuis ses dix-sept ans il se passionnait pour la poésie et avait développé un sens certain pour faire des vers, souvent à la gloire de la beauté des femmes et les honorer par son inspiration. Sur l’un de ses manuscrits on pouvait remarquer qu’il était vraiment doué pour décrire la splendeur des milles diadèmes de ses muses, la douceur mais aussi l’amertume de leurs milles parfums.
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Sur l’écran de télévision, la speakerine s’était déplacée, avait quitté l’usine de séminal pour pénétrer dans la fumerie d’opium de Youssouf vandalisée, une des plus vénérables arrière-salles de la ville, et racontait l’histoire qui s’était déroulé après que la machine à cylindrer des rêves avait rendu l’âme.
– Depuis la destruction gratuite de tous nos établissements bien-aimés, il y a eu de nombreux outrages, dit-elle. Nos cinémas ont été saccagés, nos maisons et nos lieux de travail pillés, nos rues et notre métro soumis à la terreur.
À mesure qu’elle énumérait ces crimes, sa manche où se cachaient encore des carrés d’as, s’effilocha, et elle perdit le fil de la plus grande partie de son discours mais tout le monde avait compris qu’elle était en train de sombrer, d’osciller et de vaciller la ville ; cette cité qui accueillait tous un tas de malandrins à présent ; des voleurs et des rebelles armés lourdement qui avaient malgré tout laissé intact pour une raison mystérieuse l’usine de séminal, peut-être que leur découverte d’une malle secrètement cachée dans un train abandonné en était à l’origine.
Ce train rouillait et pourrissait dans l’une de ces gares géorgiennes qui desservent la ville, mais le coffre en bois de chêne et en cuir semblait avoir appartenu à l’un de ces rêveurs très sérieux et surtout très fortunés, il contenait toute une discographie délirante et psychédélique, des albums poussiéreux de hard rock, de jazz, de grunge aussi ; je dis sérieux parce que l’ancien propriétaire de la malle avait non seulement assez de Napoléons pour un séjour de plus d’une année chez Youssouf mais aussi parce qu’à fois qu’il fermait les yeux pour dormir, les vieux cylindres ne manquaient pas d’enregistrer un rêve d’une puissance vibratoire et magnétique jamais vue auparavant… et générant d’étranges musiques, des refrains venant du futur.
Même l’alchimiste, qui en avait vu pourtant passer des clients aux pouvoirs médiumniques, l’admirait et même le craignait un petit peu car il savait que lors de son dernier rêve quelque chose d’incroyablement singulier allait germer ; et lui-aussi devait beaucoup à son troisième œil, ce poète de la haute aristocratie qui éloignait les démons d’un rêve en lambeaux pour les remplacer par des kyrielles de guitaristes fous et désaccordés manifestant leur rage par des mélodies à la Kurt Cobain…
Du son lourd et une alchimie subtile aux quintessences colériques pour le faire revenir à la vie, le cœur brisé de Jack.
