1.
Près d’un motel, une étroite trouée entre deux immeubles, petite brèche qui fait osciller sa lumière d’un jet cérébral ; dehors et un plus loin, tout en clopant assis sur la rambarde du parvis d’une église, une bande de jeune matait un portrait-robot, sans comprendre les raisons du criminel ni de sa folie. Encore plus loin, un groupe de chercheurs japonais se hâtait en direction de la cabane où avait eu lieu le meurtre d’hier soir. J’attendais paisiblement leur retour dans une chambre d’hôtel ; au plafond, un ventilateur antédiluvien tournait au ralenti et découpait de grosses tranches d’air tiède qui me tombaient sur le visage. Avec Beth, on avait monté en grade et était devenu des journalistes d’investigation, un métier qui nous permettait d’obtenir des informations importantes… malgré la résistance farouche qu’on rencontrait face aux flics, aux juges et autres avocats véreux ne désirant pas que les affaires de mœurs s’ébruitent, surtout dans cette atmosphère tendue.
Je commençais seulement à comprendre que je sentais les choses de la même manière que le groupe d’ados ; c’est que j’allais bientôt partir me mesurer, tel un nain, à un adversaire dont la taille serait supérieure à celle de n’importe quel Goliath. Un adversaire invisible et inconnu, qu’on appelait Charlie mais qui en réalité ne portait pas de nom, tout enveloppé de légendes et de craintes…
J’étais pour l’instant seul dans le salon avec Beth, mais les scientifiques ne devaient pas tarder de rentrer et me livrer leurs rapports. Charlie dont le corps remplissait désormais toute la baignoire, marinait dans son propre jus couleur sang, dormait dans la salle de bain devenue insalubre, en attendant sa becquée, insouciant du mal qu’il avait infligé la soirée d’avant… et nous devions tout faire pour cacher son existence, le disculper, et trouver quelqu’un d’autre ou une quelconque créature aussi affreuse pour lui faire porter le chapeau.
- Peu après quatorze heures, le shérif Cowan était à la cabane lorsque nous y arrivâmes. Les gens de la police scientifique déambulaient maintenant sans but précis, entrant et sortant sans prendre réellement des notes. Il faut dire, malgré l’ancienneté de leurs carrières, qu’ils n’avaient jamais rien vu de semblable en terme de boucherie… au milieu de la cabane, un vieux canapé poussiéreux à la mode anglaise, avait bel et bien longtemps perdu son chic d’antan : il était déchiré de toute part, était renversé, et gisait sur un sol maculé de sang et où toutes sortes de bouteilles cassées traînaient avec des cadavres putréfiés et de voir un tel spectacle fit d’abord jaillir en moi une seule idée : on pouvait peut-être sous-entendre que c’était un squat en fait, je pensais déjà leur dire que des vagabonds dans un furieux combat s’étaient entretués pour avoir un toit et ne plus dormir dehors ; mais d’après l’analyse des chercheurs japonais, il y avait eu des survivants et bonne ou mauvaise fortune pour nous ils étaient connus des services. Apparemment parmi eux, il y avait un gamin, et d’après l’expertise, il y avait eu certes une lutte sanglante mais aussi un enlèvement, des preuves de fuite qui, en mon for à moitié opérationnel, me faisaient penser en fin de compte à un kidnapping.
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Ronald Grady n’avait plus aucun moyen de prévenir qui que ce soit ; il se trouvait complètement à leur merci. Parnell et Lorca roulèrent toute la nuit, et presque le jour qui suivit. Ils écoutèrent Marilyn Manson : Ronald n’arrivait pas à dormir. Parnell ouvrit la fenêtre pour respirer le grand air : le petit Grady avait froid. Ils n’empruntèrent que les petites routes. Quand ils s’arrêtaient, Parnell s’étirait, fumait une cigarette tout en gardant un œil sur son otage. Ronald chercha désespérément du secours autour de lui, dans la campagne nocturne, autrefois chef-lieu et maquis pour yankees, mais il comprit qu’il lui serait impossible de leur fausser compagnie. Si l’attention de Lorca diminuait, Parnell prenait le relai.
Au bout de quelques heures seulement après le carnage, le gosse réalisa qu’ils n’idolâtraient que le diable et l’argent et que leur paroisse était du genre trash, métal, hardcore, underground, secte survivaliste, extraterrestre et compagnie.
Puis vint à nouveau la nuit. La deuxième nuit et déjà l’affaire commençait à s’étouffer dans les journaux, la presse américaine étant davantage préoccupée à attirer l’œil du chaland par le cas des « Chats Noirs » et des émeutes à Mandeville les précédant et les succédant. Ce qui nous arrangea, même si on se devait de fournir une explication plausible pour effacer le fait divers définitivement. Cependant une question lancinante nous posait problème, et nous rassurait aussi dans un sens : peut-être que Charlie n’avait pas échappé à notre vigilance et contrairement à ce que l’on croyait il ne s’était peut-être pas engouffré dans les canalisations pour ressortir par la cuvette des toilettes de la cabane… ça restait à démontrer.
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Manson avait sans doute aperçu quelque chose ou quelqu’un utile à l’enquête, la veille, étant juste à côté lorsque le carnage avait eu lieu. Il portait un vieux costard un peu miteux qu’il conservait depuis des années. L’arrière-salle de Youssouf avait bien changé : elle s’était transformée en cinéma et Manson, seul, sur un siège rouge éventré regardait défiler de vieux films en accéléré, les images notamment avaient été tourné dans les quartiers de la finance de Mandeville. Une époque révolue. Mais Manson ignorait que des hackers, en ce moment même, transmettaient à de potentiels « Chats Noirs » ces séquences d’images via leur ordinateur ; suite à ça, un homme d’une trentaine d’années, fatigué de vivre, crapahutait depuis quelques heures au sommet d’un palais épiscopale qui était encerclé par les buildings du quartier nord de la finance… Il l’avait localisé, coincé entre une tour de verre et une autre d’acier, grâce aux pirates informatiques. Ceux-ci avaient ajouté des légendes aux images vues d’un drone, des astuces et de bons conseils pour passer le portique de style néogothique de l’édifice sans être vu par les gardiens de nuit. Et avaient joint au tout des incitations au suicide, un peu comme le Blue Whale Challenge ou le Momo Challenge.
Le dépressif était métis, il avait la peau basanée, un aspect négligé ; il avait une manière bien à lui de parler peu, mais de temps à autre il pinaillait avec un autre Chat Noir au sujet du dérèglement de l’antenne sur le toit du palais qu’ils devaient s’acquitter, avant son numéro de kamikaze. Cela permettrait sans doute de brouiller les ondes hertziennes pendant au moins toute la soirée, car il passait à cette heure sur presque toutes les chaînes des émissions où l’omniprésence du Maire de Mandeville, surnommé Ivan le Terrible, nous exhortait à toutes les lapider et à les brûler ces sorcières du moyen-âge, responsables selon lui des événements morbides de la mégalopole… nous exhortait aussi à faire disparaître aussi ses idées dangereuses comme de dresser des autodafés et effacer la plupart des livres des mémoires collectives.
Et pendant que les étoiles brillaient, ainsi que d’autres astres, et que les deux chats noirs commençaient leur opération de sabotage, Lorca et Parnell avaient adopté une stratégie infaillible pour ne pas être ennuyés par les flics (retourner dans une clairière, non loin de la cabane, où ils bivouaquaient avec leur otage, l’endroit le plus ahurissant et le plus improbable où l’on pourrait les retrouver) et le shérif parlait toujours : des notes et des dessins de pierre tombale se trouvaient sur un bureau presque totalement démoli dans la pièce, qui constituait presque tout le rez-de-chaussée de la cabane, à l’endroit exact où il les avait découverts. Ils étaient la propriété de l’administration de Mandeville et devaient être retournés au bureau du shérif.
Sur le seuil, il se retourna pour nous lancer une dernière flèche ; il nous dit qu’il espérait que nous ne resterions pas trop longtemps, ajoutant « Bien que je ne partage pas toutes ces idées saugrenues – ça ne s’est pas révélé si sain que ça pour certains suspects et journalistes qui sont venus par ici. »
– Manson sait ou soupçonne quelque chose, me dit Beth aussitôt après. Il nous faudra entrer en contact avec lui quand le shérif ne sera pas dans les parages.
– Birdie n’avait-elle pas écrit qu’il était assez peu loquace dès qu’on en arrivait aux faits concrets ?
– Exact, mais elle indiquait la façon de le faire parler. L’alcool.
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Les Sorcières vivaient en autarcie et pendant de longs mois où elles avaient fui les contrôles et les répressions qu’elles subissaient suite aux décisions politiques du maire, elles furent elles-mêmes bluffées par leur ingéniosité car peu de temps après s’être installés dans un autre hôtel moins tapageur que le nôtre et préparé les choses en vue d’un séjour harassant, cloisonné entre quatre murs, elles venaient d’achever leur invention démoniaque, le moteur à cylindrer des rêves…
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Les temples et les sanctuaires des sorcières avaient commencé à être écroulés et toutes les exigences d’Ivan le Terrible qui s’inspiraient un peu de tout, des inquisiteurs d’abord, mais aussi du nazisme et d’autres théories fachos en étaient bien sûr responsables. Mais elles avaient ri et s’en moquaient, les garces maléfiques et dans la poussière qui tombait avec l’orage elles dansaient nues à la gloire de Satan, ne cédant leur place que pour des chanteurs de jazz, égarés là par hasard. Car elles avaient un endroit sûr, même si le climat les indisposait aux jours des grandes chaleurs. Elles dansaient dans la boue et sous la pluie. Cette pluie qui les rafraîchissait après toutes ces canicules. Nous étions en pleine jungle équatoriale pas loin de Mandeville, mais un milieu suffisamment hostile pour ne pas être harcelé et, avec toute cette moiteur torride façon hammam et tous ces moustiques harcelants, ce n’était pas non plus des vacances de rêves, ce qui ne semblait pas gêner cet homme qui lisait son journal, installé à une table, calme et tranquille devant une tasse de café. Il aurait préféré admirer des nymphes se masturbant dans la boue mais le spectacle était folklorique tout de même : les vieilles peaux bougeaient bien malgré leur corps flétri, il aurait aimé aussi qu’on lui serve une absinthe mais du côté de ce pays-là l’alcool était prohibé. Par dépit, lorsqu’il eut terminé son café, il entra dans l’établissement pour trouver un coin tranquille, à l’abri des regards, et consommer des sachets de séminal dans l’arrière-salle.
C’était l’un de ces rêveurs lascifs, et malgré qu’elle fût tempérée par le souvenir du merveilleux rêve de la nuit précédente et même s’il semblait qu’ici on ne connaissait pas l’existence de majorettes délurées si on les interrogeait ces bouseux et ces bouseuses, en tout cas pas dans le secteur, ce quartier de huttes de paille en pagaille, sa rencontre avec une tepu de passage et à l’air renfrognée qui s’appelait Beth ne l’avait pas refroidi. Mais il ne s’était pas rendu compte qu’il n’avait plus les clés de sa tire. Après la danse de la boue de tous ces sauvages, il partit pour un pays tout aussi imaginaire, aux fleuves invisibles se répandant en cascades noires ; d’autres illustres poètes qui les convoitaient ces sources d’eau chaude, fréquentes dans ce patelin, avaient déjà poursuivi le même itinéraire qu’il avait attaqué en ce début de soirée orageuse.
Il avait laissé sans surveillance son ordinateur qui trônait sur une table de camping, au milieu de la pièce étouffante d’une cabane en terre séchée. Mais il ne savait pas encore que ces gens-là construisaient à mesure qu’ils détruisaient tout ce qu’on appelait la technologie, qu’elle soit de pointe ou dépassée : ainsi les autochtones aidés par les sorcières, pendant son absence, avaient commencé à endommager le matériel électronique avec l’idée de le recycler après pour des choses improbables. Lorsqu’à tour de rôle, des forains venant tout juste de débarquer dans ce bled pour des affaires louches, entrèrent dans la cahute en chassant les indigènes, ils emportèrent la plupart des affaires de ce Docteur en journalisme. En chemin, pour vite déguerpir avant qu’on les lynche et amène du renfort, leur caravane passa devant la Décapotable du Docteur, toujours aussi propre qu’un sou neuf.
Ils eurent l’impression que quelque chose tournait mal pour leur rafle quand ils aperçurent qu’au volant de la belle voiture il y avait une jeune fille ravissante d’une vingtaine d’année qui tentait de chasser des papillons miteux tout en conduisant. Elle avait des cheveux auburn et un visage adorable, des yeux profonds, couleur noisette, de minces poignets dont chaque os délicat se dessinait sous la peau claire. Le chef des malandrins au pouvoir tyrannique ordonna de tout de suite lui barrer la route. Après s’être avisés que les dieux étaient peut-être avec eux, ils lui proposèrent ou plutôt l’incitèrent lourdement à échanger la bagnole volée sans la dénoncer contre l’ordinateur dérobé lui aussi, ayant entendu dire d’après les rumeurs que cet ordinateur était révolutionnaire et prétextant qu’elle n’aurait pas d’autres occases de « modifier, de contrôler et de caviarder toutes les pages web et tous les textes écrits et à venir sur la toile. »
Mais au bout d’une longue négociation bien hard, l’affaire était conclue et Beth, quand elle fut seule, se rappela qu’autrefois avant de disparaître mystérieusement, sa sœur Angela avait possédé aussi une telle machine, bien plus puissante qu’un MacBook ou un PC haut de gamme. Elle savait qu’avec une pareille machine on pouvait transformer toutes les meilleures proses en fictions bâclées. Elle se trouvait actuellement à équidistance entre le campement du Docteur et le bidonville perdu dans l’un de ces trous du cul du monde, tellement reculé qu’elle fut immensément surprise lorsqu’en se frayant un chemin parmi les diverses plantes carnivores, elle découvrit une petite clairière avec, au centre, une maison digne de ce nom. À l’extérieur, on avait installé de grandes carcasses de viandes sur des tréteaux et le sang coulait lentement des rebords en formant des gouttes sur la terre.
Il y avait aussi sur des planches près des cadavres d’animaux éventrés d’énormes couteaux à lui taillader un sourire de Glasgow sans commune mesure, parfaitement alignés par ordre de grandeur, elle pensa alors qu’elle devait rebrousser chemin et partir en courant à toutes jambes ; ça lui était venu ces idées comme les infects errements sans vie d’un subconscient malade mais elle les ignora, réprimant ses angoisses… La vieille maison victorienne, qui était à la fois l’habitation de Manson et son lieu de travail, se trouvait à côté d’un marécage. Elle ne le connaissait malheureusement pas très bien, mais il l’intriguait et c’était l’occasion rêvée de l’interroger, n’ayant rien à perdre et tout à glaner comme des scoops, Manson étant le plus proche voisin du lieu du crime. Faut dire qu’on racontait beaucoup de ragots sur lui ; lui aussi était un rêveur plutôt crado qui vivait seul, et lorsqu’elle héla pour savoir s’il y avait quelqu’un, il sortit après cinq minutes en se cognant à la porte, en renversant des chaises sur sa petite terrasse, il titubait et il avait l’air assez soûl.
Elle s’efforça de lui adresser un sourire insipide en lui tendant la main.
– Manson ? Elle dit. Beth Grankvist, de l’équipe qui bosse sur la jacquerie des chats noirs, mentit-elle. Il leva à peine le bras et lui serra mollement la main, comme si elle n’était pas digne de l’effort qu’elle lui demandait.
Il la fit entrer, s’installèrent dans une salle calme avec des bibelots sur la cheminée parfaitement alignées qui assumaient à eux-seuls un genre très rococo ou très kitsch à l’intérieur.
