Poésie surréaliste NotesMat15

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Les bretzels de John Fante !

Je lui demandais de se tenir tranquille pendant que je lui lisais Demande à la Poussière ; dans le bouquin John Fante nous expliquait comment nous pourrions faire pour le joindre et ce fut ainsi qu’une messe noire dans la cabane commença.
D’abord, on devait allumer un tas de cierges qui croupissait dans l’une de nos nombreuses malles qu’on avait fait venir de Milan, on devait veiller à ne pas dormir avant que l’invocation soit pleinement réalisée. Et tandis qu’elle pestait et grognait, ne le voyant toujours pas arriver à minuit, j’observais fébrilement les notes et les dessins laissés par le disparu qui pourrissaient parmi des cartons et plastiques ; l’éventualité d’une rencontre avec John Fante après l’Au-delà s’évanouissant un peu plus chaque heure…

Au matin, ne l’attendant plus, nous fîmes un recensement de tous les livres en notre possession : un traité d’anatomie particulièrement dégueulasse et un précis de littérature américaine hasardeux retinrent notre attention. Les deux ouvrages avaient déjà anticipé notre déception de ne pas voir John Fante revenir à la vie et ils nous encourageaient, pour le traité d’anatomie, à dépecer les mystérieuses chauves-souris squattant notre hutte et à examiner leur entrailles dans le but de savoir quel moment serait plus judicieux pour démarrer une nouvelle messe noire. Et pour le précis de littérature américaine les auteurs s’enflammaient en nous avertissant que John Fante serait bientôt dans le coin, mais on devait faire preuve de patience et de flegme. De patience, de flegme et de sang froid surtout car lorsque nous eûmes entièrement vidé de leur sang les pauvres chauves-souris dans la baignoire aménagée au centre de la cabane, nous comprîmes après une lecture davantage assidue qu’on devait se baigner dans ce sang noirâtre pour connaître les révélations de John Fante.

Après avoir plongé, tous les deux, dans cette substance, l’hémoglobine collant notre peau et qui s’apparentait à de la glue ou du chewing-gum, on commençait à maudire John Fante qui selon nous manquait de volonté pour franchir les ténèbres. Complètement désemparés, après des siècles à attendre qu’il apparaisse, nous nous résolûmes à faire l’inventaire des denrées qui nous restaient… une éternité s’était écoulé sans qu’on sorte de notre domicile et à présent l’inventaire fut vite fait, il ne nous restait plus que de vieux bretzels maintes fois congelés et recongelés.

Mais aussitôt le paquet de bretzels déballé, des ombres aussi évanescentes que fantasmagoriques se mirent à bouger et à danser sur le papier peint, et dans leur précipitation elles firent pleuvoir de la glace, trouant le toit pourri de notre abris. Pour échapper à cette catastrophe atmosphérique, nous partîmes pour se taper les chemins noirs qui hantaient les bois où notre cabane aujourd’hui totalement détruite se trouvait…

D’immenses crevasses comme obstacles qui à première vue étaient infranchissables s’étaient ouvert… à ce moment là, il ne nous restait plus qu’un seul bretzel qu’on partagea en deux, et on distingua alors, parmi les ombres qui sévissaient toujours, deux yeux jaunes nous fixant à travers les branchages et les feuillages qui longeaient les crevasses. Les yeux jaunes et malades de Fante. Alors les fleurs tout autour de nous se mirent à faner, comme sous l’effet de cette sorcellerie, en abandonnant leur pistil ou leur pollen avant de crever, agonisantes ; le vent charriant tout ça sur les grandes Places Napoléoniennes des villes et des villages d’à côté. Je me souviens qu’on s’était organisé avec Fante pour les récolter avant qu’une nouvelle psychose s’installe parmi les habitants.

Enfin après tant d’années à festoyer avec John Fante et à célébrer sa résurrection, il retourna sagement à ses limbes avec les autres fantômes. Qu’avons-nous gardé comme souvenir de cette aventure qui avait finalement bien tourné malgré nos invocations occultes et le pacte avec Satan ? Je ne sais pas, mais en prenant le dernier wagon pour rejoindre la grande cité, je me remémorais cette fois où Diane et Fante avaient ensemble têté le lait des yacks impétueux comme si on avait toujours eu la dalle même après l’encas des bretzels. Ainsi, alors que le wagon roulait paisiblement en traversant des forêts ténébreuses, le ciel de ce vendredi noir se zébrait de couleurs chaudes et vives, présageant qu’il n’y aurait plus qu’un seul survivant à la fin de toutes ces folies, à foutre même la trouille au plus chevronné des gnomes !