L’eau de la rivière stagne, les tourbillons et les remous sont lents. Elle ressemble à un tapis sale et froissé. De l’autre côté du pont, j’aperçois des voitures et des silhouettes à l’arrêt. Je suis contraint d’y croire : Aberdeen toute entière s’est figée. Je n’entends plus mon cœur battre, je ne respire sans doute plus. Je passe ma main sur mon front, me frotte les yeux. Mais pourtant je bouge. Et c’est horrible de se mouvoir lorsque l’univers, lui, s’est arrêté.
C’est à cet endroit que je l’ai rencontré la première fois et à cette époque Kurt enchaînait les petits boulots. Et sous ce pont où d’autres loosers végétaient, Nirvana se nimbait d’un halo mystérieux…
Deux mois plus tard, le temps immobile gangrénait toujours mais toutes les lavandières qui lavaient leur linge dans cette même rivière avaient reçu le don de faire pousser les récoltes ou de rendre stériles les terres des gens qu’elles cherchaient à affamer et le détraquement du temps, pour elles au moins, avait transcendé leur désir mortel de se venger…
