Les diablotins et les hérons en bas du building où je travaillais, s’étaient épris de ce matin de glace et moi d’une jeune femme brune aux jeans troués ; la kermesse du Mardi Gras commençait dans trois semaines. À Kali, en essayant maladroitement de m’intégrer dans leur cercle de libertins, je lui envoyais numériquement des poèmes enflammés ; j’étais surtout inspiré le soir quand les massifs volcaniques face à la haute terrasse de l’hôtel prenaient cette teinte ocre, j’entendais gronder l’océan Pacifique parfois quand il était tumultueux, et quand le vent était dans la bonne direction. Mais après avoir relu sur mon ordinateur les messages que je venais de poster, je regrettais amèrement ; tout semblait sonner faux et venir d’un imaginaire de névrosé.
Kali venait de plus loin que moi, l’Inde où ses géniteurs lui avaient donné un nom comme ça en référence à la déesse de la transformation mais aussi de la destruction. Avec son look plutôt grunge et son langage ordurier et familier et souvent moqueur, je pencherais davantage pour son côté destructeur… bref, j’en étais au poème quatre-cents-quatre-vingt-dix-huit ce jour là et je devais être déjà bien cintré et bien maso pour continuer à écrire des pages et des pages d’haïkus et recevoir au mieux de l’indifférence au pire des moqueries et des humiliations quand on était à la machine à café.
Mais ce matin il avait neigé sur Lima, Lima s’était épris de son grand silence et moi d’une fille qui aurait bien aimé vivre à l’époque de Kurt Cobain mais était né après la période post-grunge et je ne l’intéressais pas avec mon costume cravate bien lavé, mes cheveux bien rangés sagement, mon attachée case trop sérieux et même inutile pour le boulot imaginaire qu’on devait nous confier.
Je rentrais le soir dégoûté, furax et tout en m’astiquant après avoir fait le ménage, les courses et descendu les poubelles, je rêvais, complètement frustré, d’un monde où les filles étaient jolies et très gentilles, de vieilles rêveries paralysantes pour finir de me persuader que j’étais de toute façon un Incel et finirais un jour comme les grands écrivains…
À présent mes petits écrits s’étaient espacées jusqu’à ne plus rien lui faire partager ; ce qui avait généré chez cette fille un peu plus d’attention et un soir à la sortie de la boîte où je ne saisissais pas bien mon utilité, à part de classer des dossiers que personne ne prenait soin de consulter, sans rien comprendre à la situation, elle m’avait parlé de cette petite fête dans les Andes qui devait se dérouler ce week-end et elle me fit comprendre qu’elle aimerait bien me voir avec eux dans cette maison en haute montagne.
Ainsi le mystère Kali, intimement lié à ma relation amoureuse qui était foireuse dès le départ, s’épaississait mais allait-il craquer de toute part comme la glace recouvrant le lac cette journée d’hiver et sur laquelle je patinais maladroitement ?
À Paris quand j’étais marionnettiste je chérissais cette liberté d’aller n’importe où pour exercer mon métier, (du moins je l’imaginais comme telle) cette liberté connue et appréciée en fait des seuls rentiers qui ne connaissent pas la misère des trente derniers jours dans le mois. Maintenant que l’heure de la paye approchait – il ne nous restait plus que quinze jours avant Mardi Gras… à suivre !
