Poésie surréaliste NotesMat15

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Le Job

Je regardais les voisins s’engueuler pour une histoire de chat perdu ; décidément mes pauses clopes sur le balcon s’intercalaient parfaitement avec leurs disputes ou leurs ébats quand ils étaient lascifs… Mes problèmes d’argent n’allant pas s’insolubiliser par la grâce divine et mes factures d’électricité et de chauffage étant exorbitantes par rapport à mon allocation chômage, je m’étais résolu à trouver un job. Devant la petite annonce d’un job qui me semblait sortir du film de John Malkovich, je balisais un peu : anxieux et bien refroidis parce que le jour de paye ne tombait qu’une fois dans l’année, le Mardi Gras, mais il était suffisamment élevé pour que je n’abandonne pas mon opiniâtreté de labeur avant le jour clef. C’était implicite sur le papier mais lorsque je fus reçu pour mon premier rendez-vous dans cette étrange entreprise au sommet d’une tour de verre, on me fit bien comprendre que si je voulais grimper dans la hiérarchie, je devais accepter cette règle de base. Pas moyen de négocier.


J’étais à présent sur les rails, c’était toujours l’hiver et je n’avais pas d’acompte mais c’était comique de nous voir avec mon acolyte du bureau, marcher et glisser le long du trottoir, où descendaient des rivières glacées, jusqu’à la porte de notre étrange employeur. Au moins, je n’étais plus seul. De collègues de bureau, ils étaient passés mystérieusement dans le clan tapageur de mes amis.
Cette fois, les voisins ne s’entre-tuaient plus pour un sujet de chat perdu, mais sur le douloureux problème, cet épineux dilemme, à savoir si oui ou non, il fallait débarquer chez moi pour faire cesser la musique trop forte. Mais je ne m’en souciais plus. J’allais faire un long voyage.

Troisième partie
Adjugé jusqu’au dernier kopeck par la directrice en latex, mon voyage en Amérique du Sud avait été financé par cette entreprise fantôme. Le contrat que j’avais accepté – jamais vu autant de clauses plus kafkaïennes les unes que les autres – avait prévu de me faire atterrir à Lima.
Une de mes collègues de bureau une fois là-bas, ce job dont je ne savais plus en quoi il consistait, m’avait tapé dans l’œil. Les diablotins et les hérons en bas du building où je travaillais, s’étaient épris de ce matin de glace et moi de cette brunette aux jeans troués ; la kermesse du Mardi Gras commençait seulement dans trois semaines mais je ne pensais qu’à Kali, en essayant maladroitement de m’intégrer dans leur cercle de libertins (l’ambiance au taf était radicalement différente par rapport à celle de Paris) je lui envoyais numériquement des poèmes enflammés ; j’étais surtout inspiré le soir quand les massifs volcaniques face à la haute terrasse de l’hôtel prenaient cette teinte ocre, j’entendais gronder l’océan Pacifique parfois quand il était tumultueux, et quand le vent était dans la bonne direction. Mais après avoir relu sur mon ordinateur les messages que je venais de poster, je regrettais amèrement ; tout semblait sonner faux et venir d’un imaginaire de névrosé.
Kali venait de plus loin que moi, l’Inde où ses géniteurs lui avaient donné un nom comme ça en référence à la déesse de la transformation mais aussi de la destruction. Avec son look plutôt grunge et son langage ordurier et familier et souvent moqueur, je pencherais davantage pour son côté destructeur… bref, j’en étais au poème quatre-cents-quatre-vingt-dix-huit ce jour là et je devais être déjà bien cintré et bien maso pour continuer à écrire des pages et des pages d’haïkus et ne recevoir au mieux de l’indifférence au pire des moqueries et des humiliations quand on était à la machine à café.
Mais ce matin il avait neigé sur Lima, Lima s’était épris de ce grand silence de glace et moi d’une fille qui aurait bien aimé vivre à l’époque de Kurt Cobain mais était né après la période post-grunge et je ne l’intéressais pas beaucoup avec mon costume cravate bien lavé, mes cheveux bien peignés et bien rangés sagement, mon attachée case trop sérieux et même inutile pour le boulot imaginaire qu’on nous avait confié.
Je rentrais le soir dégoûté, furax et tout en m’astiquant après avoir fait le ménage, les courses et descendu les poubelles, je rêvais, complètement frustré, d’un monde où les filles étaient jolies et très gentilles, de vieilles rêveries paralysantes pour finir par me persuader que j’étais de toute façon un Incel et finirais un jour comme les grands écrivains…
À présent mes petits écrits s’étaient espacées jusqu’à ne plus rien lui faire partager ; ce qui avait généré chez cette fille un peu plus d’attention (ou de curiosité ou ce n’était qu’une coïncidence ?) et un soir à la sortie de la boîte où je ne saisissais toujours pas bien mon utilité, à part de classer des dossiers que personne ne prenait soin de consulter, sans rien comprendre à la situation, elle m’avait parlé de cette petite fête dans les Andes qui devait se dérouler ce week-end et elle me fit comprendre qu’elle aimerait bien me voir avec eux dans cette maison en haute montagne.
Ainsi le mystère Kali, intimement lié à ma relation amoureuse unilatérale qui était foireuse dès le départ, s’épaississait mais allait-il craquer de toute part comme la glace recouvrant le lac cette journée d’hiver et sur laquelle je patinais maladroitement pour rentrer à l’hôtel ?
À Paris quand j’étais marionnettiste je chérissais cette liberté d’aller n’importe où pour exercer mon métier, (du moins je l’imaginais comme telle) cette liberté connue et appréciée en fait des seuls rentiers qui ne connaissent pas la misère des trente derniers jours dans le mois. Maintenant que l’heure de la paye approchait – il ne nous restait plus que quinze jours avant Mardi Gras – avant de partir pour ce week-end entre collègues, je m’arrêtais dans un supermarché, là les multiples bouteilles d’alcool rivalisaient d’intelligence avec leur packaging accrocheur pour liquider les derniers sous qui me restaient.
Je pris, sans enthousiasme, du vin bas de gamme qu’on n’aurait même pas offert à Hitler…
Malgré tout, après la cuite affreuse du week-end, placé devant un énigmatique ordinateur, comme tous les autres employés travaillant sur ce site, j’étais rapidement arrivé à décrypter tous les mots de passe du serveur interne, et ça m’avait donné toutes les autorisations nécessaires et tous les accès pour inonder sa boite mail de messages pertinents et décomplexés. Ils devaient être assez clairs puisque le soir même dans ma chambre d’hôtel, ses cheveux flottaient au fond et au-dessus de ma baignoire.
Puis, un peu plus tard, je fus renvoyé comme c’était un point sur lequel on ne transigeait pas dans ce milieu et pour m’indemniser sentimentalement de la perte de mon emploi à la John Malkovich, vous me croirez si ma collègue avait entouré mon pénis de sa main et qu’elle avait soufflé sur son extrémité comme s’il s’agissait d’une flûte ou d’une bouteille ?
J’avais grimacé tandis qu’elle inventait une étrange musique chuchotée.

Cinquième partie.
La liberté, c’était donc cela :
Du tapage nocturne et des neiges précoces par brouettés
Du spleen face à la brièveté de ma vie à bosser et l’impartialité de mes boss
La chienlit homérique
Se préparer à un long voyage désordonné
Orienter le faisceau d’une lampe frontale pour la voir nue et insolente
Et fumer goulûment, ce qu’on a espéré toute l’année :
Le Mardi-Gras comme tous les jours de paye !