Poésie surréaliste NotesMat15

• •

Les pluies diluviennes

Une violente averse tombait en rafales, les gouttes de pluie — une nuit de Pluie diluvienne fermement résignée à étendre son aura même du côté des bas-fonds — passaient entre les tuiles et le pisé de notre plafond et on savait ainsi que l’avènement de la saison rouge n’était plus très loin.

Et qui avait échauffé tous les esprits ces derniers temps et qui les inquiétait ces gens n’arrêtant pas de se poser des questions, sur ce monde s’éloignant à l’heure où la nuit meurt ou demeure ; mais pour ma part, trempé comme un rat d’égout je profitais de ces pluies diluviennes et de leur inondation sur les quais du Rhône pour chasser les oiseaux et en les ramenant chez moi je les enfermais dans des cages d’ivoire pour me faire un peu d’argent en les vendant au plus offrant. Mais un matin dès potron-minet, comme égaré ou puni par une divine autorité, je me retrouvais dans le jardin d’une certaine Laurel, ma voisine, en poursuivant sans fin un pélican qui fuyait… jusqu’à ce qu’elle me fit un vague signe de la main dans ma direction et m’invita à exposer les raisons de ma présence chez elle.

— Ben, il est con c’t’oiseau ! affirmais-je

Elle souffla de dépit.

— Je veux dire, repris-je avec plus de tact, c’est pas de chance quoi. Je suis tombé sur le pélican le plus hargneux de la planète.

Une heure plus tard, on poussait la porte d’une auberge, saluant le patron et gagna le fond de la salle où on s’installa pour parler un peu mieux de mon boulot de bourreau d’oiseau…
— Deux kirs à la liqueur de fraise ! réclama-t-elle en passant devant le comptoir.
Je lui demandais ensuite si elle n’avait pas trop de boulot ces derniers temps, elle me répondit que c’était plutôt calme à la fondation de Pablo Neruda ces semaines précédentes et me retourna instantanément la question :
— Pas mal d’ornithologie sauvage, surtout des pies nomades. Même si la plupart hibernent, on s’en sort bien.
— Tu t’en sors bien…
Elle but deux gorgées de son kir puis me considéra avec attention. Je pense qu’elle tentait de lire dans ma tête, de deviner mes projets les plus fous ou les plus kafkaïens et même de savoir quelle œuvre de la Création hantait mes rêves m’asticotant le plus dans la pénombre, je pris donc le soin de ne pas lui faire entrevoir la moindre émotion pendant ce long silence, mais précisant que je ne mettais pas tous les pélicans dans le même sac.

En rentrant plus tard sous les pluies diluviennes, avec cette grisaille et le froid ayant fait des trottoirs des pistes glacées, là devant l’hêtre de l’école primaire, observant son feuillage dont ses nervures rouges s’engluaient d’une sorte de crème glacée comme celle des vacherins, peut-être pour ne pas faire vagabonder ses feuilles même en automne, je vis depuis son perchoir le mystérieux pélican engrosser une nette rousse — un genre de canard plongeur — puis disparaître dans cette espèce de smog avant que je réagisse ; que le diable l’emporte puisqu’il m’avait fait encore un pied de nez, et dans la plus grande confusion, j’avais ramassé au pied de l’arbre un lombric qui servirait au culte vaudou du macumba lorsque je le transformerais en ombilic. Un ombilic qu’une application du défunt Antonin Artaud avait exproprié des limbes, là où les pélicans noirs n’étaient représentés que par des lithographies, à annihiler leur karma…