Poésie surréaliste NotesMat15

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Saison Rouge

Saison Rouge (premier chapitre, deuxième chapitre et deuxième partie du chapitre deux)

« Écoute, je vais te raconter mon rêve : nous partions à l’aventure sur les ailes d’un couple de jars. Le ciel se violaçait d’une lueur crépusculaire, sûrement un trucage pour nous initier à la plus puissante des médiumnités. Nous avions en notre possession les œufs du monstre dans nos sacs et nous connaissions parfaitement tous les événements à venir dans un futur proche ou lointain. Ces œufs qui avaient tant sommeillé et qu’on avait ingéré en attendant patiemment qu’ils nous insufflent ce don et qui donneraient naissance à la morbide Saison Rouge. Comme les deux seules et uniques personnes qui savaient que ça devait finir par ça, et comme ça, et que même nos visions fulgurantes de tous les trépas futurs n’avaient été créé que dans ce sens. »

Je crois qu’il ne me restait plus qu’à sortir en peignoir cette nuit, à me tremper comme un rat sous les pluies diluviennes et à courir jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ce qu’on m’interne car je courais torse nu et en caleçon dans les rues où je n’attendais pas que les bagnoles stoppent devant moi… pendant un bref instant, il m’a semblé que je n’avais même pas dépassé l’arrêt de bus à côté de chez moi mais quand elle s’était arrêté à mi-hauteur des marches menant à la criée du faubourg George Dawson, la décapotable attirant mon attention, et quand j’avais vu le panneau qui indiquait l’endroit où je me trouvais, je compris que j’étais arrivé finalement pas à la bourre du tout ; en me penchant en deux après l’effort de l’exercice intense, je voyais par une petite lucarne donnant sur la rue le visage des deux passagers à l’intérieur se refléter. Mal garé sur le boulevard que seules des présences fantomatiques descendaient ou remontaient avant de s’évanouir, Hunter S. Thomson m’interpella.

Je finissais de cracher mes poumons, mes muscles produisaient plus d’acides lactiques que de sang. Comment avait-il pu conduire dans ce brouillard à couper aux couteaux sous l’effet de toute cette chnouf qu’il s’était injecté peu de temps avant, en arrivant indemne ? Et surtout avant même que je reprenne mon souffle, ce salopard de merde qui en savait pourtant plus long que moi sur le zeppelin allant se crasher ce soir, me demandait si au pilote, Walton, ou à Larsen, le copilote, je leur avais dit où, quand et comment leur mort arriverait.

— Non, pas du tout, dis-je fermement. Je ne leur aurais même pas parlé de tout ça, mais l’avènement de la saison rouge qui a échauffé tous les esprits ces derniers temps les inquiétait et ils n’arrêtaient pas de poser des questions, et ils en chiaient presque dans leur froc, délirant tous les deux sur cette recrudescence de gangrène qui n’a pas fléchi depuis le commencement de cette Saison Rouge. Mais tu dois en savoir plus que moi, à vrai dire.

— J’en sais long comme le bras, oui ! poursuivit-il, d’un air aussi énigmatique que fier. Tout ce que nous avons prémédité, et tous ces racontars, ces fausses rumeurs et les fakes news ainsi qu’une que les attentats que nous avons déjà revendiqué ont déjà fait flipper plus d’un, et est parfaitement limpide dans la logistique du grand Maître.
Et le Docteur en journalisme me montra un calepin, tournant les pages pendant de longues minutes, l’esprit instantanément polarisé, comme s’il était maintenant tout seul à exister sur cette route obscure dont la démarcation finissait par un pont funeste d’où seuls les corbillards passaient à présent. Puis me tendit le carnet et me lança, avant de repartir et de faire vrombir le moteur de sa Cadillac blanche décapotable :

— Étudie et lis ça quand tu seras rentré chez toi, tu trouveras plein d’informations utiles sur ce que l’on prépare, à condition que les flics ne te ramassent pas.

De retour dans mon appartement, un classeur métallique pour jeunes cadres avec des murs épais pour se prémunir du bruit quand votre voisine a égaré ses prothèses auditives et regarde les jeux télévisés à plein volume, je mis un temps considérable à lire ce qui semblait être ses dernières notes. Elles couvraient un peu plus de trois pages : sur la première de ce carnet était représenté, avec un luxe de détail presque choquant, le logo alambiqué de l’application d’AngelOfDeath. Était également reproduit avec son plan de bord au fusain un zeppelin en feu, sans doute piloté par Walton et Larsen. Était dessiné, enfin, avec le même souci toujours de précision un peu inquiétant, le portrait de deux quadragénaires, le pilote et le copilote du zeppelin qui devait décoller dans les prochaines heures.

Je jetais un regard désapprobateur sur la page page suivante du cahier où ne figuraient que des mots, décrivant, avec une sorte d’insistance maniaque bien faite pour déranger, les dessins sommaires portés sur la première page dudit cahier : le logo d’AngelOfDeath®, un zeppelin, un pilote et un copilote…
Ces mots s’attachaient par ailleurs à détailler un autre dessin – fictif sans doute, celui là -, représentant un couple, déguisé (on relevait entre autres les termes de « coiffe bigouden » et de « lavallière second empire »), dans un cadre de bon goût….

Pour faire une pause avec cette écriture plus qu’ardue, presque illisible, je descendais les escaliers menant à la cave et en cherchant une bouteille de vin blanc quasiment dans l’obscurité, je remarquai qu’un chien galeux avait trouvé refuge ici, s’étant posé à côté des fûts sur de vieux cartons dégueulasses. Il lâchait des pets immondes, des odeurs de fumier, il crevait d’une longue et douloureuse agonie, d’un mal lancinant et quelque temps plus tard en me renseignant j’appris que ses maîtres n’étaient autre que Walton et Larsen ; et le jour même j’abandonnais les anges en me désabonnant d’AngelOfDeath® compatissant pour la mort de leur brave clébard et dégoûté à l’idée d’être payé pour les achever ou participer à leur décès, même si à l’heure de la Saison Rouge, les multiples krachs boursiers avaient mis presque tout le monde sur la paille, notamment les laissés-pour-compte dont les yeux dans la nuit dehors luisaient d’une lueur bien trop cireuse, à garrotter tout ce monde semblant être parti ou mort.

Le tableau des arrivées indiquait la même heure que celle qu’on m’avait donné par téléphone, je me suis donc dirigé vers le hangar désaffecté où étaient encore cloués au sol d’autres majestueux zeppelins. Le temps d’un festival, les compagnies aériennes avaient gagé la plupart de leurs comptoirs d’ivoire mais il en restait quelques uns et sur l’un d’eux du sang avait coagulé ; sûrement celui des deux pilotes ou du grand Maître dont Hunter m’avait parlé. Une foule de Coréens attendaient des êtres chers en bavardant et en riant sans même avoir fait attention au drame qui s’était peut-être passé.
Je croisais des majordomes portant des cartons à un couple breton vêtu façon XVIIe siècle, me confirmant que le calepin de Thompson était aussi angoissant que prémonitoire et visionnaire.
Alors, sans savoir pourquoi, m’est revenu à l’esprit un vieux documentaire sur les junkies causant du grabuge sur un archipel, envahi de touristes, qui se termine par la mort de leur quotidien. Un journal underground qu’ils se sont efforcé au début de maintenir à jour et à flots mais qui se transforme rapidement en canard d’obsédés accros au kirsch. Après le démontage des rotatives, et l’enterrement de la plupart des drogués, l’un de leur compagnon retourne sur la plage et la jetée où ils avaient l’habitude de se défoncer, et se met à les appeler. D’abord il joue une mélodie sur un xylophone, mais voyant qu’ils n’arrivent pas, il crie, pensant que personne ne peut disparaître de cette façon. Je revoyais la scène en tenant l’urne funéraire contenant les cendres du chien galeux et les laquais de l’aéroport ont failli déféquer dans leur slip quand j’ai hurlé Walton et Larsen. J’ai vu apparaître tout au fond, au milieu d’une marée humaine, deux hommes tout maigres, revenant des cieux lactescents par zeppelin. Ils regardaient autour d’eux et avançaient avec appréhension, comme si le sol risquait de se dérober sous leurs pieds. J’ai levé plus haut l’urne, les deux pilotes ont fait un geste et se sont rapprochés. J’ai eu l’impression que les cendres s’agitaient et je lui ai dit du calme, détends-toi vieux chien, ils sont là. Et j’ai pensé que la prophétie avait peut-être été lasse de toujours se réaliser. Ou qu’elle était encore à l’état latent tant il n’y avait pas ou peu de lumière dans cet aéroport désolé et que les ténèbres grignotaient déjà l’autre bout du couloir où une petite nana aux cheveux bleus et au T-Shirt Greenpeace avançait vers nous.

Chapitre 2 : Saison Rouge

Cent fois déjà le soleil avait jailli, mais dans notre souterrain, l’obscurité se feutrait toujours d’une faible lumière crépusculaire, parfois kaki et d’autres fois uniquement verte comme ce thé au jasmin que Nastasia, cette jeune femme aux cheveux bleus, amie de Walton et de Larsen, prenait chaque matin en se remémorant les jours où elle se défonçait la tête au crack sur le boulevard George Dawson. Et il y avait encore les œufs du monstre en incubation qu’on cachait dans des jarres et elle m’avait à nouveau embringué dans leur projet destructeur dès qu’elle m’avait récupéré à l’aéroport ; j’avais réinstallé l’application d’AngelOfDeath® sur mon iPhone et quand je l’ouvris ce matin, j’appris que la nouvelle jeep de Thompson était en train de cahoter sur les pavées d’une vieille route menant là où on lui révélerait peut-être à quelle espèce ou plutôt à quel genre de créature ignoble ces œufs appartenaient.

Ils roulaient depuis plus de deux heures et étaient bientôt arrivés à Brickyard Hill. D’ici on voyait la colonne corinthienne qu’un grand explorateur avait rapporté d’un pays sans doute lointain ; Thompson avait obtenu avec l’application le positionnement du breton de l’aéroport et suivait de près son étrange automobile qui semblait être motorisé comme les anciens véhicules et alimenté par une sorte de charbon. Ce genre d’appareil avait la cote parmi les gens surannés aimant l’obsolescence et toutes ces choses désuètes. Quand Hunter vit sur AngelOfDeath® qu’ils approchaient de leur destination, il ralentit puis arrêta le moteur dès le péquenot dépassa l’entrée de son domaine.
La jeune bretonne, pendant qu’ils arrivaient et n’étaient plus très loin, avait noué ses longs cheveux noirs et regardait maintenant dans une lorgnette. Elle tournait la manille du télescope pour ajuster le foyer de sa main gauche et celle du niveau avec la droite. L’image se concrétisa.

– Ce ne peut être que l’engin d’Edward, conclut-elle en apercevant la source de la fumée noire au bout de son allée.

Elle devina les traits satisfaits de son homme assis sur un immense réservoir en fer muni d’une cheminée à l’arrière et d’un énorme bac au-devant. Lorsqu’il avait traversé les villages, les foules s’étaient dégagés promptement, les chevaux des carrioles s’étaient affolés et une assemblée bigarrée s’était formé après son passage, certains le maudissant du poing, d’autres le pointant en riant. Comme toujours, son jules ne passait pas inaperçu, se disait-elle en souriant.

D’après AngelOfDeath® Edward Marshall s’était fait un grand lavement anal dès potron-minet avec une intraveineuse d’un café bien fort : il pétait le feu ce matin après ce mazout ; mais un brin trop fébrile, il avait les même nerfs en pelote et la même tête givrée que ce Jack Torrance dans le film de Kubrick, et comme le personnage central de Shining, il avait à nouveau ajourné ses heures à écrire sur sa machine à écrire mais en entrant dans son bureau où des rets, pour piéger des rats ou des ragondins, pourrissaient avec une odeur de méthane, il traîna sans savoir ce qu’il voulait faire pendant une bonne vingtaine de minutes parmi un amas de livres et de revues pornographiques, de feuilles de papier déchirées furieusement, et de manuscrits d’un style bien trop apprêté ; il se décida au bout d’un moment à allumer son PC non sans avoir lampé une bouteille de vodka cul sec.

Hunter S. Thompson et son avocat véreux se trouvaient à ce moment-là à quelques deux cents ou trois cents mètres de la véranda donnant sur la cuisine où sa femme tentait de desserrer l’écrou aussi usé que rouillé d’un robinet sans aucun doute aussi contemporain que cette maison croulante.
Et tandis qu’elle multipliait les tentatives pour que l’écrou finisse par céder, Marshall revendiquait sur son blog les récents sabotages des Subway près du métro de NY, dénonçant l’apanage et le potentat de cette chaîne de restauration rapide américaine. Et l’écrivain et le Docteur Gonzo mesuraient à vue d’œil la hauteur séparant la cuve d’hydrocarbure de la fenêtre heureusement ouverte de la véranda puis grimpèrent à l’aide de la courte-échelle et par mégarde, s’accrochant comme ils pouvaient et se prenant les pieds dans une persienne aux motifs flous, ils firent un boucan de tous les diables.

Deuxième partie.
« Un jour, j’en ai eu assez. Assez de chercher la vacuité puisque je la portais en moi. Assez des gens peu drôles. Assez de ce que j’écrivais aussi. Alors, j’ai tout arrêté. J’ai fini la bouteille de vodka et j’ai regardé la nuit. Dans le ciel, il n’y avait que des étoiles noires… »

Après avoir traversé plusieurs rues, Nastasia poussa la grille d’un immeuble qui me rappela les « solutions d’habitation » des pays de l’est, c’est-à-dire un immeuble locatif laid et crasseux. Elle composa le code d’entrée devant une porte à double vitrage et nous nous perdîmes dans le fond, pour prendre l’ascenseur, pas mécontents de n’être pas resté dehors, sous le crachin, mais je restais toujours indécis quant à mon rôle et mon implication dans ce projet aussi fou que macabre.

Elle me pria de m’asseoir dans le salon et tout en contemplant les kyrielles de CD qui occupaient une bonne place avec ses livres sur les meubles et dans sa bibliothèque, je l’entendais préparer à manger dans la cuisine. Au bout de dix minutes, Nastasia revint avec un potage et annonça qu’on allait avoir le thé. Avec la soupe se montrèrent deux cuillers, deux assiettes et tout un service de table : sel, poivre, moutarde pour manger avec le bœuf, etc. ; le couvert n’avait pas été aussi bien mis depuis longtemps. La nappe même était propre.
Nastasia s’était redressée et avait ajouté d’une petite voix, le regard rivé sur une photo d’elle en train de chanter sur scène :
— Tu sais, le disque que j’écoutais aujourd’hui ? Eh bien, à vrai dire, c’est une de mes œuvres de jeunesse.
— C’était bien toi !
Je m’étais posé la question. Mais comme un autre nom figurait sur la pochette du disque, cela m’avait fait douter, et j’avais renoncé à creuser la question dans l’immédiat.
— Pour tout te dire, je m’étais juré de ne plus jamais écouter mes chansons. Mais…

Nastasia s’était tue, m’avait souri puis m’avait parlé, après un moment silencieux, des lendemains de cuite précédant souvent ses tournées et qui ne diminuaient en rien les mélancolies maussades car à l’époque où elle chantait elle fouillait presque les poubelles pour survivre ; elle appartenait au mouvement punk et avait testé quasiment toutes les drogues mais elle me confia que d’après elle, seule l’Hélicéenne, un stupéfiant que je croyais imaginaire, permettait de ressentir entièrement toutes les idées, toutes les pensées et toutes les émotions ainsi que les sentiments. L’Hélicéenne se calquait avec nos sentiments, nos sensations et émotions, tous en symbiose mais ne recevait, malgré tout, au mieux de l’indifférence au pire des moqueries et des humiliations quand on demandait où on pouvait en trouver…