Poésie surréaliste NotesMat15

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Saison Rouge. Chapitre 2

Cent fois déjà le soleil avait jailli, mais dans notre souterrain, l’obscurité se feutrait toujours d’une faible lumière crépusculaire, parfois kaki et d’autres fois uniquement verte comme ce thé au jasmin qu’une amie de Walton et de Larsen prenait chaque matin en se remémorant les jours où elle se défonçait la tête au crack sur le boulevard George Dawson. Et il y avait encore les œufs du monstre en incubation qu’on avait caché dans des jarres et elle m’avait à nouveau embringué dans leur projet destructeur dès qu’elle m’avait récupéré à l’aéroport ; j’avais réinstallé l’application d’AngelOfDeath® sur mon iPhone et quand je l’ouvris ce matin, j’appris que la nouvelle jeep de Thompson était en train de cahoter sur les pavées d’une vieille route menant là où on lui révélerait peut-être à quelle espèce ou plutôt à quel genre de créature ignoble ces œufs appartenaient.

Ils roulaient depuis plus de deux heures et étaient bientôt arrivés à Brickyard Hill. D’ici on voyait la colonne corinthienne qu’un grand explorateur avait rapporté d’un pays sans doute lointain ; Thompson avait obtenu avec l’application le positionnement du breton de l’aéroport et suivait de près son étrange automobile qui semblait être motorisé comme les anciens véhicules et alimenté par une sorte de charbon. Ce genre d’appareil avait la cote parmi les gens surannés aimant l’obsolescence et toutes ces choses désuètes. Quand Hunter vit sur AngelOfDeath® qu’ils approchaient de leur destination, il ralentit puis arrêta le moteur quand le péquenot dépassa l’entrée de son domaine.
La jeune bretonne, pendant qu’ils arrivaient et n’étaient plus très loin, avait noué ses longs cheveux noirs et regardait maintenant dans une lorgnette. Elle tournait la manille du télescope pour ajuster le foyer de sa main gauche et celle du niveau avec la droite. L’image se concrétisa.

– Ce ne peut être que l’engin d’Edward, conclut-elle en apercevant la source de la fumée noire au bout de son allée.

Elle devina les traits satisfaits de son homme assis sur un immense réservoir en fer muni d’une cheminée à l’arrière et d’un énorme bac au-devant. Lorsqu’il avait traversé les villages, les foules s’étaient dégagés promptement, les chevaux des carrioles s’étaient affolés et une assemblée bigarrée s’était formé après son passage, certains le maudissant du poing, d’autres le pointant en riant. Comme toujours, son jules ne passait pas inaperçu, se disait-elle en souriant.

D’après AngelOfDeath® Edward Marshall s’était fait un grand lavement anal dès potron-minet avec une intraveineuse d’un café bien fort : il pétait le feu ce matin après ce mazout ; mais un brin trop fébrile, il avait les même nerfs en pelote et la même tête givrée que ce Jack Torrance dans le film de Kubrick, et comme le personnage central de Shining, il avait à nouveau ajourné ses heures à écrire sur sa machine à écrire mais en entrant dans son bureau où des rets, pour piéger des rats ou des ragondins, pourrissaient avec une odeur de méthane, il traîna sans savoir ce qu’il voulait faire pendant une bonne vingtaine de minutes parmi un amas de livres et de revues pornographiques, de feuilles de papier déchirées furieusement, et de manuscrits d’un style bien trop apprêté ; il se décida au bout d’un moment à allumer son PC non sans avoir lampé une bouteille de vodka cul sec. Hunter S. Thompson et son avocat véreux se trouvaient à ce moment-là à quelques deux ou trois cents mètres de la véranda donnant sur la cuisine où sa femme tentait de desserrer l’écrou aussi usé que rouillé d’un robinet sans aucun doute contemporain de cette maison croulante.
Et tandis qu’elle multipliait les tentatives pour que l’écrou finisse par céder, Marshall revendiquait sur son blog les récents sabotages des Subway près du métro de NY, dénonçant l’apanage et le potentat de cette chaîne de restauration rapide américaine. Et l’écrivain et le Docteur Gonzo mesuraient à vue d’œil la hauteur séparant la cuve d’hydrocarbure de la fenêtre heureusement ouverte de la véranda puis grimpèrent à l’aide de la courte-échelle et par mégarde, s’accrochant comme ils pouvaient et se prenant les pieds dans une persienne aux motifs flous, ils firent un boucan de tous les diables.

Deuxième partie.
« Un jour, j’en ai eu assez. Assez de chercher la vacuité puisque je la portais en moi. Assez des gens peu drôles. Assez de ce que j’écrivais aussi. Alors, j’ai tout arrêté. J’ai fini la bouteille de vodka et j’ai regardé la nuit. Dans le ciel, il n’y avait que des étoiles noires… »

Après avoir traversé plusieurs rues, Nastasia poussa la grille d’un immeuble qui me rappela les « solutions d’habitation » des pays de l’est, c’est-à-dire un immeuble locatif laid et crasseux. Elle composa le code d’entrée devant une porte à double vitrage et nous nous perdîmes dans le fond, pour prendre l’ascenseur, pas mécontent de n’être pas resté dehors, sous le crachin, mais je restais toujours indécis quant à mon rôle et mon implication dans ce projet aussi fou que macabre.
Elle me pria de m’asseoir dans le salon et tout en contemplant les kyrielles de CD qui occupaient une bonne place avec ses livres sur les meubles et dans sa bibliothèque, je l’entendais préparer à manger dans la cuisine. Au bout de dix minutes, Nastasia revint avec un potage et annonça qu’on allait avoir le thé. Avec la soupe se montrèrent deux cuillers, deux assiettes et tout un service de table : sel, poivre, moutarde pour manger avec le bœuf, etc. ; le couvert n’avait pas été aussi bien mis depuis longtemps. La nappe même était propre.

Nastasia s’était redressée et avait ajouté d’une petite voix, le regard rivé sur une photo d’elle en train de chanter sur scène :
— Tu sais, le disque que j’écoutais aujourd’hui ? Eh bien, à vrai dire, c’est une de mes œuvres de jeunesse.
— C’était bien toi !
Je m’étais posé la question. Mais comme un autre nom figurait sur la pochette du disque, cela m’avait fait douter, et j’avais renoncé à creuser la question dans l’immédiat.
— Pour tout te dire, je m’étais juré de ne plus jamais écouter mes chansons. Mais…
Nastasia s’était tue, m’avait souri puis m’avait parlé, après un moment silencieux, des lendemains de cuite précédant souvent ses tournées et qui ne diminuaient en rien les mélancolies maussades car à l’époque où elle chantait elle fouillait presque les poubelles pour survivre ; elle appartenait au mouvement punk et avait testé quasiment toutes les drogues bien avant la saison rouge, mais elle me confia que d’après elle, seule l’Hélicéenne, un stupéfiant que je croyais imaginaire, permettait d’entrer en contact avec n’importe quelle machine dotée d’une intelligence artificielle : « Alors les processeurs des ordinateurs les plus sophistiqués s’affolent quand tu en prends, et au bout de dix minutes, ils t’ouvrent un étrange espace où tu es à la fois l’un des plus riches de la planète mais aussi l’un de ces tueurs en série les plus furieusement dingues ; cet espace virtuel s’appelle l’Oasis et il y a une démarcation, un mur de barbelé presque infranchissable entre les privilégiés (les riches notables vivant de l’autre côté) et les pauvres qu’ils appellent les sauvages et tout commence quand dans l’oasis les algorithmes et les bases de données t’offrent la possibilité de prendre ta Bentley pour chasser du sauvage ; si tu es un homme alors tu es toujours accompagnées par de jolies filles et inversement pour une femme mais si tu en prend trop, de l’Hélicéenne, il n’y a plus de retour possible et tu es condamné à rester dans cette virtualité, à jouer ton rôle de snob abattant de pauvres gueux par pur loisir et pour tromper l’ennui. »

Quelques jours plus tard, alors que je fanfaronnais parce que j’avais réussi à convaincre Nastasia à me fournir en Hélicéenne, du moins en apparence car j’avais quand même quelques appréhensions par rapport à ce qu’elle m’avait dit, cette drôle d’hostie se fendillait et fondait sous ma langue. Et ce ne fut pas long à attendre : l’efficacité des processeurs, tout comme celle des algorithmes les plus performants m’envoyèrent dans un monde où je conduisais une Bentley, avec des valises pleines de liasses de billets de banque, et côté passager Samantha, une jolie poupée blonde qui se serait bien gaussé de mon apparence dans la vraie vie mais qui m’adressait dans cet univers un sourire éblouissant, seins pointant en avant de manière tout à fait érotique, robe de crêpe pourpre sublimant son corps.

Elle chercha ensuite son rouge à lèvres dans son sac où régnait un bric-à-brac kafkaïen, tandis que je lui expliquais qu’on était au point où se nouaient la déchéance de notre époque, de la naissance de notre récit mais aussi de notre aventure et de notre terrain de chasse ! Avant de passer la barrière de protection où j’avais abattu un sauvage plus audacieux que les autres, j’avais acheté une nouvelle Rolls et nous étions cette fois sur les terres des sauvages…