J’étais prêt à partir. J’avais classé les villes par ordre alphabétique ; puis par champ lexical, mes différentes missives à chaque fois que je rejoindrai à pied les mystérieuses cités d’or, relatant chaque péripétie à la manière d’un Pierre Loti ou d’un Nicolas Bouvier.
Mais quand j’ouvrais les tiroirs de mon bureau il n’y avait que les carnets d’un vieillard chancelant, renvoyant pitoyablement à un récit imaginaire ou à un poème futile. J’avais remarqué que le nombre de caractères dans l’un de ces textes correspondait exactement aux bornes entre deux étapes à parcourir. Ça me semblait un bon début et surtout un présage pour ma prochaine vie d’écrivain voyageur. En les regroupant en fonction du prix de la destination et du vol pour un aller simple, j’avais aussi classé les hôtels et les auberges de jeunesse à écumer. J’avais élaboré un système très sophistiqué, trop sophistiqué : la route, pour commencer, c’est mettre un pied devant l’autre. C’est tout. Je me perdais dans des tableurs Excel et des tableaux Word et j’en avais ma claque. Alors j’ai tout envoyé valser.
Je devais écrire ce texte avant de partir dans la nuit, aussi noire que ces étoiles ne brillant plus. J’ai commencé à faire mon sac à dos mais la situation tournait rapidement à mon désavantage. Je pensais à cette femme collante, à ces objets que je ne possédais pas mais qui me possédaient, à mes kopecks qui retentissaient trop bruyamment au fond de mes poches, à mon manque d’imagination aussi.
J’avais envie de voyager dans la noirceur des nuits d’hiver ou sur les rives de la Wimerra tandis que les grues cendrées et les ibis, poussant des cris rauques, s’enfuyaient à mon approche.
J’étais à présent perdu au sein d’une vaste forêt ténébreuse avec des silhouettes encapuchonnées qu’on ne discernait pas clairement, et je me demandais si je devais me joindre à eux pour hypothétiquement retrouver mon chemin. Et surtout cette échoppe de plats à la mode d’Osaka que la patronne du dernier refuge, cette coquette admirant secrètement une photo de Michel Blanc, m’avait préparée tout en me proposant de m’héberger.
Le long de leur capuche, des scarabées d’Egypte grimpaient pour s’introduire dans leur narine, et parmi eux je distinguais une jeune fille magnifique avec son ombrelle, ses taches de rousseur, son nez en trompette, ses yeux vert émeraude et ses oreilles d’elfe. Puis après avoir fait un peu connaissance nous nous étions promenés tous les cinq, avions bavardé, plaisanté et nous étions baignés dans une sorte de mare verdâtre qui hantait ces bois…
Une nouvelle saison débutait. Afin d’entrer en contact avec n’importe quelle machine dotée d’une intelligence artificielle, notre job consistait uniquement à s’abrutir dans l’atmosphère feutrée des brûleries disséminées aux quatre coins de la ville. Pour le décor, avec la nymphette et ces quatre autres types, ivres et affalés sur des chaises de métal de part et d’autre noyées sous les immondices et les déchets ne cessant de décroître, nous étions en transe avec les processeurs des ordinateurs les plus sophistiqués… Et allaitions leur mystère sans s’affoler quant aux conséquences ; mais les disques durs brûlants qui radiodiffusaient notre télépathie d’ivrognes, ne relevaient plus les nombreuses erreurs de tous ces algorithmes. Nous nous étions reconvertis faute de moyens pour poursuivre l’aventure et on avait plongé dans l’ivrognerie juste pour oublier que l’IA nous gouvernait tous et que notre seul talent était de la servir. Une servitude qui nous pesait, on regrettait nos longues odyssées à traverser des marécages, des jungles où la lumière éclairait exclusivement des panthères à peau d’hommes.
Cependant nous étions arrivé malgré tout à programmer au bout de seulement dix minutes des hacks dans les PC des agences de voyages, nos introspections télépathiques de serpillères de tavernes étant alors à son comble…
Descendant jusqu’à des bas-fonds qu’on s’ingéniait à comparer à la grande avenue des orangers semblant monter sur ressort ces derniers temps, quand on décuvait enfin, nous lancions alors une restauration de tous les systèmes informatiques. Et parmi d’autres gens soûls comme nous, ces familles de paysans qui autrefois nous avaient fourni le gîte et le couvert, nous embringuait à nouveau dans la guerre du digital mais ne paraissaient que s’interférer dans des disputes sans fin à propos des déhanchements plutôt hasardeux qu’on ne voyait que dans les clubs de striptease de leur triste contrée. Autant dire l’air était électrique. Et que ce conflit informatique nous canulait plus qu’aucun autre hacker.
Mais nous étions dans la matrice et nos projets de recommencer un périlleux mais salutaire voyage avaient été définitivement abandonné et nous avions alors réalisé qu’on terminerait notre vie dans cette cité d’anciens chercheurs d’or ; des mineurs qui avaient tellement dragué le fond du seul lac de la contrée qu’ils s’avilissaient maintenant, comme nous, avec de douces katchinas aux visages de porcelaine, et je crois bien qu’ils se seraient entretués pour cabotiner au-delà du soutenable avec elles si seulement l’une d’elles les avait congédié… on aimait s’alcooliser avec ces filles dénudées mais quand même un peu soucieux pour notre boulot, on s’arrangeait avant notre besogne pour télécharger des enseignements de ju-jitsu dans le cerveau de tous ces démagogues d’avant-garde et surtout de tous ces maquereaux nous payant grassement pour cette tâche. On arrivait toujours éméchés mais plein aux as, et aussitôt on nous proposait dans ces bordels un énième kir et de quoi s’amuser pour longtemps, de quoi assouvir nos pulsions bestiales, calmer nos fiertés viriles ; mais cette nuit allait être bien différente des autres et si nous avions eu le nez fin, on aurait bien évidemment anticipé ce qui devait se produire. On venait de comprendre ce que l’intelligence artificielle rêvait de finaliser : la fin du règne des humains et leur puissante hégémonie ne tarderait pas à nous renverser. Car, alors qu’on éclusait encore au petit matin pataugeant dans la fange et le sang, dans la sueur et la pisse, on avait découvert que les machines avaient ensevelies par milliers des cadavres aux ventres enflés, démesurés… l’IA luttait de toutes ses forces pour ne jamais être débranchée, et sur le clavier de cet ordinateur finalisant notre mise à mort, j’écrivais des vers pour ne pas être vain.
