Ils se rencontrent, comme par hasard, au gré des mouvements de foule, mimant la surprise sur leur visage blême, affichant à leurs lèvres grises un sourire de complaisance aussi faux que leurs costumes et redingotes, manipulant leurs émotions à la manière des politiciens. Leur démarche molle s’identifie, sciemment ou non, à celle d’un gang de vieillards, ce qui constitue un paradoxe, vue leur extrême jeunesse, certes fardée d’une avilissante grisaille mais en aucun cas juvénile.
Des drôles de gens dont le langage ne se raconte que sur papier jaunissant et qu’un laquais m’a apporté ce matin à mon bureau… je rédige quelques notes sur leur férocité et leur dernière brutalité avant de lire le document, il ressemble à une étrange partition de musique et je sais déjà que je n’en tirerais rien, alors je sors. Dans la rue, des barricades ont été monté, encore l’un de leurs nombreux avertissements à les prendre très au sérieux ; en suivant la ruelle du vieux pensionnaire de la Maison aux oiseaux, je constate que les passants ragent contre toute cette boue qui longe les barricades et qui ne facilite pas, non seulement les simples promenades, mais aussi toute sorte de périples oniriques…
L’avant-veille, je suis allé au café pour lire le journal d’avant-hier. Encore l’un de leurs pouvoirs à faire chevaucher les divers espaces spatio-temporels, et ceci je l’ai encore plus réalisé lorsque le sol s’est dérobé sous mes pieds, au moment où je croyais feuilleter le canard et la terrasse du café, avec moi et les gens, a disparu dans le gouffre ; pendant tout ce temps dans cet abysse qui s’était ouvert en plein Paris, j’ai été recouvert par les flots tumultueux d’un vin très capiteux, puis le rêve s’est enfui en lambeaux, (leur maîtrise du temps et du domaine des rêves devait sans doute lâcher du lest) et je me suis retrouvé avec quelques flâneurs (sûrement les clients de l’estaminet qui étaient avec moi sur la terrasse) le long d’un chemin de fer comme saoul et sommeillant encore.
Cependant leur but n’étant toujours pas très clair pour moi comme pour mes concitoyens, aujourd’hui (si l’on est bien aujourd’hui) je me rends à la Maison aux oiseaux, là où la dernière fois on les a aperçus (d’après ce qu’on m’a dit, ils claudiquaient parmi ses ruines transformées en squats depuis que le gouvernement a suspendu les aides pour les études d’ornithologie) et en arrivant sur les lieux je tombe sur des statues de cire, autrefois authentiquement humaines et vivantes. Ce qu’il reste de leur visage exprime dangereusement une souffrance indicible.
Je balaye la pièce du regard, ils ne sont nulle part. Je cherche, mais ne les retrouve pas depuis un bon moment et pense capituler, ne voyant que des peluches et des poupées éventrées traînant par terre, incommodé par leurs miasmes qui croupissent, par les perles que les squatteurs avant d’être transformés en cire, ont déféqué…
Je m’écroule, l’odeur étant horriblement nauséabonde et dans une sorte de coma burlesque qui relie nos cerveaux, je poursuis jusqu’aux antipodes une servante refusant de me donner la combinaison d’un coffre-fort, dont j’ignore dans la vraie vie l’existence de toute façon.
Puis l’aube se lève ; les statues de cire larmoyantes ont disparu, pour laisser place à des kyrielles de machines, notamment un Kelvinomètre qui fait valser de vieilles sorcières avec l’aide d’une basse crachant un son bien grunge… Mais le bruit s’atténue assez rapidement jusqu’à ramener le calme le plus absolu et ce silence me permet de réfléchir sur cet axiome : ça ne surprenait plus personne que cette confrérie puisse modifier la psyché de la populace lors de nos rêves, la réalité et les lois de la physique aussi ; tout le monde (c’est-à-dire moi et la population) nous avons accepté avec fatalisme cette vérité qu’ils gardent farouchement tous les secrets, qu’ils ont barré toutes les issues, sans même essayer de la démontrer ou de la mettre à l’épreuve ; et même leur peur, certes un peu farfelue, des trous noirs a éteint dans nos yeux toute lueur d’espoir, et ainsi, d’ébauches en ébauches, leurs plans de guerres sont nés…
Et, aussitôt après avoir franchi la barrière de protection qui me séparait de leurs appareils, étant encore pour l’instant seul, j’en profite pour bûcher sur tous ces manuscrits et parchemins qu’ils ont laissés sur des tables d’architecte et j’apprend que non seulement ces activistes ne peuvent survivre sans produire et reproduire à l’infini ce cycle éternel de songes ensommeillés, sans commuer aussi nos peines de cœur et nos échecs sentimentaux en tous genres. S’ils restaient improductifs, alors pour tous ces gens en acceptation presque implicite à être enseveli dans leur magma onirique, ils resteraient enfermés dans un immense labyrinthe et leur mission de collecter, pendant leur rêverie, notre réincarnation spirituelle pour s’en nourrir et ne pas disparaître, échouerait…
Pour leur fausser compagnie avant qu’ils me retrouvent, je traverse la pièce pour atteindre l’unique porte, mais en me dirigeant vers cette sortie, je me remémore les visages burinés de faméliques bouddhas qu’ils ont capturés récemment sur les crêtes himalayennes quand leur Ordre ordonnait encore de grandes rafles ; je me souviens aussi qu’au loin et au avant-poste des aurores boréales dévalent des brousses et des lacs les plus abyssaux en assombrissant le ciel… et en tentant d’ouvrir la porte avec la poignée, puis de forcer la serrure, je me rends compte que tous les logiciels de ces éternels jouvenceaux, à l’aide de l’interface des machines, l’ont bel et bien verrouillé…
Il n’y avait rien à faire ; le réel s’entêtait et la porte ne daignait pas s’ouvrir…
