Poésie surréaliste NotesMat15

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La Beuze

Je crois que ce soir-là l’inconcevable manquait de punch, n’arrivait même pas à se mouvoir parmi les kyrielles de dessins cartographiques traînant sur le sol de notre chambre avec quelques adapteurs électriques. Nous étions des vendeurs de Beuze ; cette substance dérivée de la marijuana qu’on avait trouvée après avoir traversé de nombreux tunnels pour parvenir dans un souterrain nazi. Ici, des mannequins, dont la tête était couverte d’un fichu, semblaient avoir tant inhalé les effluves de la Beuze qu’ils étaient à présent écrasés par le poids des limbes. Et quand on voyait leur manque de jugeote, et entendait leur questionnement idiot, on pouvait se dire seulement qu’ils étaient complètement largués.
Au fond du coffre où l’on avait découvert l’herbe des nazis, des protozoaires se reproduisaient, sans se départir de leur éternel confiance en l’avenir tant leur mutation avait traversé les siècles. Pour les préparatifs du départ en direction de Paris, on avait rangé la beuze dans un cercueil qu’on avait accroché sur le toit de notre corbillard puis on se hâta à déguerpir et on arriva dans la capitale à l’heure du dîner où l’on nous servit une julienne où des homards côtoyaient des restes de poissons probablement pêchés sur l’un des affluents de la Seine. Ensuite on regagna notre chambre d’hôtel et dans le couloir, il y avait des caricatures de Lovecraft représenté en chevreau humanoïde et dont l’aspect paraissait attrayant et contrastait avec d’autres peintures de jeunes filles muselées. L’une d’elle, sur un rocher désert en pleine mer, chahutait tellement que son auge était tombée jusqu’aux abysses. Une autre avec un bandeau sur les yeux cherchait l’entrée d’une taupinière et je devinais ses yeux tristes et ailleurs sur une autre toile qui me fit penser à Clo, une nymphette dont une malédiction s’était abattue sur sa famille en la faisant disparaître, enfantait des monstres qui bientôt allaient s’accoupler.

Au petit matin dans cet étrange hôtel je remarquais la persienne où des cervidés étaient dessinés et je pris mon café et mon temps pour la contempler ; pas mal de cerfs dont l’espace était quadrillé par un terrain de chasse et dont les chasseurs les attendaient tous aux quatre coins. Puis je sortis avec Clo, nous promenant parmi des chalands et des touristes et atterrissant enfin dans une brocante ; et l’on vit le visage défait des brocanteurs qui avaient tenté de magouiller pour nous dérober nos dernières pièces et billets. Ce fut à ce moment-là qu’une vieille avec son déambulateur accoucha mystérieusement d’un fœtus, le liquide amniotique coulant encore entre ses jambes.
On abandonna rapidement l’idée de lui venir à l’aide et finnissa notre balade en sonnant à toutes les portes des maisons de disques, essuyant refus sur refus et admonesté durement par les producteurs et les agents de sécurité. Mais peut-être n’était-ce qu’un rêve éveillé ? Ou les effets du cannabis qui s’acharnaient maintenant à nous faire imaginer des scènes burlesques comme cette vision d’un fourneau avant qu’on monte les escaliers de l’hôtel où des carabiniers imploraient le pardon de leur bourreau ne pas mourir brûlés vifs…
En nous servant des cartes topographiques, on aborda le problème de ce lieu caché où les fondamentalistes devaient se terrer, rêvant d’une prochaine vie qu’ils incarneront pour mieux se reposer des récentes tueries…