Poésie surréaliste NotesMat15

• •

Le Rêve de Lautréamont

Affalée sur un canapé devant une carte représentant la mer du Japon, Dounia sourit et se demande à quoi ressemblait le monstre dans cette histoire japonaise, né des brumes de cette étendue d’eau ou dans le terreau des forsythias et qu’on croyait se réclamer de l’imaginaire de Lautréamont… et moi, juste là derrière la cloison, je suis en train de planter le décor de la genèse d’un rêveur sur la machine à écrire quand on entend soudain Feels Like the First Time ; ça vient de la rue, d’un autoradio d’une voiture où sur le siège passager John Law dort d’un sommeil semblable à la mort. Et dont le chauffeur est comme en délire avec cette musique innommable… 

Puis le soir tombe, et toute la nuit un froid polaire verglace même les cheveux châtain foncé de John Law, qui est resté en bas à guetter. Dounia me dit que ça implique quelque chose de sinistre à présager tandis que j’observe l’eau qui gicle des gouttières de l’immeuble d’en face. Et qui lave les pardessus de ces gens controversés, dehors, en recouvrant de boue les caves et ça me rappelle la période où je me cachais dans les souterrains de la ville. Ces gens, ils se rencontrent, comme par hasard, au gré des mouvements de foule, mimant la surprise sur leur visage blême, affichant à leurs lèvres grises un sourire de complaisance aussi faux que leurs costumes et redingotes, manipulant leurs émotions à la manière des politiciens. Leur démarche molle s’identifie, sciemment ou non, à celle d’un gang de vieillards, ce qui constitue un paradoxe, vue leur extrême jeunesse, certes fardée d’une avilissante grisaille en aucun cas juvénile.

Des drôles de gens dont le piètre et formel déguisement ne se raconte que sur papier jaunissant et que Dounia m’a apporté ce matin à mon bureau… je rédige quelques notes sur leur férocité et leur dernière brutalité avant de lire le document, frappé d’une apathie profonde. Il ressemble à une étrange partition de musique et je sais déjà que je n’en tirerais rien, alors je sors. Peut-être pour affronter John Law ou jauger ses éternels hochements de tête et ses regards étranges comme seuls responsables de l’émeute s’étendant à présent dans toute la cité, car dans la rue, des barricades ont été monté, mais ce n’est sans doute que l’un des nombreux avertissements à prendre très au sérieux de ces obscurantistes ; en suivant la ruelle du vieux pensionnaire de la Maison aux oiseaux, je constate que les passants ragent contre toute cette boue qui longe les barricades et qui ne facilite pas, non seulement les simples promenades, mais aussi toute sorte de périples oniriques…

L’avant-veille, je suis allé au café pour lire le journal d’avant-hier. Encore l’un de leurs pouvoirs à faire chevaucher les divers espaces spatio-temporels, et ceci je l’ai encore plus réalisé lorsque le sol s’est dérobé sous mes pieds, au moment où je croyais feuilleter le canard et la terrasse du café, avec moi et les gens, ont disparu dans le gouffre ; pendant tout ce temps dans cet abysse qui s’est ouvert en plein Paris, j’ai été recouvert par les flots tumultueux d’un vin très capiteux, puis le rêve s’est enfui en lambeaux, (leur maîtrise du temps et du domaine des rêves devait sans doute lâcher du lest) et je me suis retrouvé avec quelques flâneurs (sûrement les clients de l’estaminet qui étaient avec moi tout à l’heure sur la terrasse) le long d’un chemin de fer comme saoul et sommeillant encore.
Cependant leur but n’étant toujours pas très clair pour moi comme pour mes concitoyens, aujourd’hui (si l’on est bien aujourd’hui) je me rends à la Maison aux oiseaux, là où la dernière fois on les a aperçus (d’après ce que Dounia m’a dit, ils claudiquaient parmi ses ruines transformées en squats depuis que le gouvernement a suspendu les aides concernant les études d’ornithologie) et en arrivant sur les lieux je tombe sur des statues de cire, autrefois authentiquement humaines et vivantes. Et qui semblent être des caricatures de John Law. Ce qu’il reste de leur visage exprime dangereusement une souffrance indicible.
Je balaye la pièce du regard, ils ne sont nulle part. Je cherche, mais ne les retrouve pas depuis un bon moment et pense capituler, ne voyant que des peluches et des poupées éventrées traînant par terre, incommodé par leurs miasmes qui croupissent, par les perles que probablement John Law, avant d’être transformé en cire, a déféqué…

Je m’écroule, l’odeur étant horriblement nauséabonde et dans une sorte de coma burlesque qui relie tous nos cerveaux, je poursuis jusqu’aux antipodes une servante refusant de me donner la combinaison d’un coffre-fort, dont j’ignore dans la vraie vie l’existence de toute façon.
Puis l’aube se lève à nouveau ; les statues de cire larmoyantes ont disparu, pour laisser place à des kyrielles de machines, notamment un Kelvinomètre qui fait valser de vieilles sorcières avec l’aide d’une basse crachant un son bien grunge… Mais le bruit s’atténue assez rapidement jusqu’à ramener le calme le plus absolu et ce silence me permet de réfléchir sur cet axiome : ça ne surprenait plus personne que cette confrérie puisse modifier la psyché de la populace lors de nos rêves, la réalité et les lois de la physique aussi ; tout le monde (c’est-à-dire moi, Dounia et la population qui a cessé de japper, ne sortant désormais plus dans la nuit illuminée de merveilles) nous avons accepté avec fatalisme cette vérité qu’ils gardent farouchement tous les secrets, qu’ils ont barré toutes les issues, sans même essayer de la démontrer ou de la mettre à l’épreuve ; et même leur peur, certes un peu farfelue, des trous noirs a éteint dans nos yeux toute lueur d’espoir, et ainsi, d’ébauches en ébauches, leurs plans de guerres s’annoncent d’attaque dès la prochaine canicule…

Et, aussitôt après avoir franchi la barrière de protection qui me séparait de leurs appareils, étant encore pour l’instant seul, j’en profite pour bûcher sur tous ces manuscrits et parchemins qu’ils ont laissés sur des tables d’architecte et j’apprend que non seulement ces activistes ne peuvent survivre sans produire et reproduire à l’infini ce cycle éternel de songes ensommeillés, sans commuer aussi nos peines de cœur et nos échecs sentimentaux en tous genres. S’ils restaient improductifs, alors pour tous ces gens en acceptation presque implicite à être enseveli dans leur magma onirique, ils resteraient enfermés dans un immense labyrinthe et leur mission de collecter, pendant leur rêverie, notre réincarnation spirituelle pour s’en nourrir et ne pas disparaître, échouerait…

Pour leur fausser compagnie avant qu’ils me retrouvent, je traverse la pièce pour atteindre l’unique porte, mais en me dirigeant vers cette sortie, je me remémore les visages burinés des faméliques bouddhas qu’ils ont capturés récemment sur les crêtes himalayennes quand leur Ordre ordonnait encore de grandes rafles ; je me souviens aussi qu’au loin et au avant-poste des aurores boréales dévalent des brousses et des lacs les plus abyssaux en assombrissant le ciel… et en tentant d’ouvrir la porte avec la poignée, puis de forcer la serrure, je me rends compte que tous les logiciels de ces éternels jouvenceaux, à l’aide de l’interface des machines, l’ont bel et bien verrouillé…
Il n’y a rien à faire ; le réel s’entête et la porte ne daigne pas s’ouvrir… le cauchemar ne prenant fin que si l’on fantasme sur ce déluge de flammes, leur crémation à raviver avec des feux de bruyères et d’autres souches-mortes se contorsionnant ardemment sous l’effet de la chaleur. Nous serons toujours suivis par des yeux de cadavres éveillés…