Affalée sur un canapé devant une carte représentant la mer du Japon, Dounia sourit et se demande à quoi ressemblait le monstre dans cette histoire japonaise, né des brumes de cette étendue d’eau ou dans le terreau des forsythias et qu’on croyait se réclamer de l’imaginaire de Lautréamont… et moi, juste là derrière la cloison, je suis en train de planter le décor de la genèse d’un rêveur sur la machine à écrire quand on entend soudain Feels Like the First Time ; ça vient de la rue, d’un autoradio d’une voiture où sur le siège passager John Law dort d’un sommeil semblable à la mort. Et dont le chauffeur est comme en délire avec cette musique innommable…
Elle l’entend déjà vagir quand elle roule son splif et fait un filtre avec le carton de la jaquette vantant la jouvence éternelle de cet Être singulier, né des brumes ou sous cette étendue d’eau… et qui se minéralise dans un terreau de grès noirs ; et juste là derrière la cloison, je suis en train de planter le décor de sa genèse, car là-dessous je soupçonne le Momo Challenge d’être plus qu’une légende urbaine, peut-être est-ce même son dernier geste désespéré pour enfin exister au grand jour, nourri par les songes et les cauchemars interminables des rêveurs.
Donc je suis sur la machine à écrire quand soudain Feels Like the First Time détone, craché par une enceinte ou une basse à plein volume que même tout le dictionnaire des sons grunges ne pourrait se contenter et sans être laxiste en plus ; ça vient de la rue, de l’autoradio d’une voiture où sur le siège passager John Law dort d’un sommeil semblable à la mort. Et dont le chauffeur de taxi est comme en délire avec cette musique innommable…
Puis le soir tombe, et pendant toute la nuit, avec un froid polaire qui verglace même les cheveux châtain foncé de John Law, qui est resté en bas à guetter, Momo tue le temps, comme si c’était la dernière heure avant la fin du monde, en raccordant les tuyaux de son extracteur avec le flux télépathique des pensées hallucinées de Dounia ; elle ne peut presque plus parler mais (ce que je comprends et saisi en tout cas) elle me dit que ça implique quelque chose de sinistre à présager.
John Law lutte contre le sommeil et il baille tellement, a tant envie de dormir qu’il ne voit pas Momo escalader notre immeuble et éviter de justesse de se crasher tandis que j’observe l’eau qui gicle des gouttières du bâtiment d’en face. Et qui lave les pardessus de tous ces démagogues… ces gens controversés, qui dehors pourraient se balader en kilt et avec presque rien sous leur jupe, et qui ne l’avoueraient jamais. Et en se battant toujours contre le vide qui les effraye, Momo maintenant sur un balcon, notre balcon du septième étage, lorgne et conspire…
Et en imaginant que ces pluies diluviennes vont recouvrir de boue les caves, l’heure tourne en massicotant ses propres aiguilles et ça me rappelle cette sombre période où je me cachais dans les souterrains de la ville. Et Momo finit par s’introduire en cassant une vitre et jongle à présent dans le salon avec les deux katanas qu’un couple de japonais de passage dans notre ville nous a offert.
Momo dont le piètre et formel déguisement (celui d’un médecin de peste avec sa drôle de tunique recouvrant tout le corps, ses gants, et ses bésicles de protection portées sur un masque en forme de bec) ne se raconte que sur papier jaunissant et que Dounia m’a apporté à une heure du matin dans mon bureau… je rédige quelques notes sur sa férocité et sa brutalité légendaire, son incitation vaguement réelle au suicide aussi, avant de lire et de relire fiévreusement le document, frappé d’une apathie profonde. Il ressemble à une étrange partition de musique et je sais déjà que je n’en tirerais rien, alors je me décide à toucher les tétons nus de Dounia dénudée qui tire en ce moment sur son joint comme une damnée. Peut-être aussi pour affronter la colère de Momo plus sérieuse et moins alambiquée que celle du Capitaine Haddock. Ou bien pour décrocher enfin ce téléphone qui ne cesse de sonner et qui réveille tout le quartier, John Law au bout du fil cherchant désespérément à nous joindre…
