Poésie surréaliste NotesMat15

• •

La Beuze

Scotch avait oublié ce détail, ce détail qui tenait debout pourtant ; c’était peut-être le tintement de la sonnette qui dut lui rappeler soudain quelque chose, comme cette mauvaise dérouillée que cet ancien nazi des jeunesses hitlériennes lui avait infligée ; mais avant qu’on lui ouvre la porte il tenta de mémoriser les techniques de ses cours de ju-jitsu ainsi que la configuration de l’appartement, notamment où se trouvait la tronçonneuse pour lui ouvrir la vésicule ou la jugulaire. 

Il eut un frisson ; ses nerfs étaient très affaiblis. Au bout d’un moment, la porte s’entrebâilla, et par l’étroite ouverture, Adolphe, le fils du chimiste ayant inventé la beuze, examina l’arrivant avec une évidente défiance, heureusement Scotch portait à ce moment là des lunettes aux verres épais dissimulant ses yeux et il s’était déguisé en janséniste radical ; et bien que les petits yeux méfiants d’Adolphe apparaissaient seuls comme des points lumineux dans l’obscurité, le monde qu’il avait aperçu sur le carré le rassura et ouvrit la porte toute grande. Le jeune homme entra dans une sombre antichambre coupée en deux par une cloison, derrière laquelle se trouvait une petite cuisine où les vaisselles sacrées volées par la Gestapo et les SS avaient une bonne place. 

Debout devant lui, Adolphe se taisait et l’interrogeait du regard. Auparavant Scotch avait fait avec une application, un traqueur de nazi, un copier-coller de la jaquette du livre d’Hitler, Mein Kampf, et sans dénaturer son propos, il se présenta comme un journaliste d’extrême-droite et le fasciste se radoucit et lui proposa même à boire, ce qui permit à Scotch de lui verser un sédatif puissant dans son verre sans qu’il s’en rende compte.

Il était à présent dans sa caisse avec Adolphe dans le coffre et la tronçonneuse sur le siège passager et il se souvenait du jour où ils avaient ouvert avec Alphonse le coffre contenant la beuze et il se rappelait que dans ce bunker, après avoir découvert la substance hallucinogène, ils avaient mis les voiles en remplissant avant le cercueil du corbillard de cette herbe trafiquée dans les laboratoires allemands et avaient rallié Paris et avec la vente de la drogue s’étaient offert des pompes crocos et des colliers en or et en lapis-lazulis à supplanter en valeur les objets les plus précieux des SS, les pierres et les couronnes d’or pur des nazis, tout ça pour frimer dans la mégalopole en écumant les palaces. Et parfois, aux heures où ils ne vendaient pas leur came, ils s’accordaient un petit joint qui les expédiait à des latitudes dont les coordonnées géographiques étaient connues de la seule intelligence végétale de la marijuana. Et pendant qu’il se remémorait ses visions partant en vrille complétement, l’autoradio, après une mélodie lascive, annonça le début d’une nouvelle guerre du Kippour, le présentateur l’informa que les soldats américains étaient en mesure d’abréger le conflit et parmi l’un d’eux, un G.I avait découvert un stock d’Hélicéenne, un stupéfiant beaucoup plus puissant que la beuze d’après ce que Scotch comprit de son discours, et l’avait ramené dans ses bagages en désertant, peut-être en se cachant actuellement dans les squats des dreadlocks de la Jamaïque ou des baies cubaines. 

Et en longeant le littoral pour rejoindre Alphonse, en ce dimanche après-midi de printemps, il se disait que le déserteur n’était peut-être pas bien loin au large de l’océan et que le seul moyen de vérifier les pouvoirs étonnants et fulgurants de l’Hélicéenne serait d’organiser une rencontre agrémentée largement de khat avec l’ancien lieutenant ; il était toujours à la recherche d’un hallucinogène capable de transgresser les lois physiques et spatio-temporelles affectant les humains sobres comme des bêtes.

Deuxième chapitre :

Scotch se méfiait des hologrammes tout comme des agitateurs rouges que James Joyce, s’il avait vécu à notre époque, aurait échaudé en les décrivant comme ayant la comprenette dure ; et sur le chemin qui le menait à Eugène Lami, le déserteur, le remue-ménage, dans la rue que les émeutiers avaient engendrée, le désolait. Ce brouhaha carnavalesque aussi qui, s’il avait prêté une oreille attentive, l’aurait instruit sur le rejet d’une robotisation venant d’une corporation invisible et pour l’instant inconnue… 
Scotch regarda autour de lui, renifla, s’approcha d’un camion-citerne qui avait un treuil. Aperçut un peu de fumée, ça venait du moteur, il s’approcha : l’engin, il y avait à peine quelques minutes, se trouvait dans un square et les révolutionnaires zélés l’avaient déplacé jusqu’ici pour défoncer les vitrines des grands magasins ; les franchises internationales, les multinationales avaient été particulièrement visées dans cette jacquerie.