Le ciel était noir, noir comme le plus pessimiste des rats ce soir-là. Mais les étranges néons, dont le laser lumineux n’était propre qu’à cuivrer un peu plus les visages ocreux de ces gens sortant tout droit d’Orange Mécanique, illuminaient aussi la carte des réseaux souterrains que je tenais devant Desireless avec sa coupe façon balai-brosse… Les mastodontes nécrovores ne devaient plus être vraiment loin maintenant et tandis que les applications natives sur le portable de Desireless nous indiquaient qu’on pouvait naviguer sans péril sur ce fleuve juste là au-dessus de nous sans tomber au fond de ses abysses, j’essayais de jauger si on pouvait sauter du haut de ce pont enjambant le cours d’eau et longeant les bicoques des bidonvilles… Et tout en bidouillant son iPhone relié à sa caboche par un casque virtuelle, Desireless envoyait dans toutes les latitudes des messages, des SOS, des bouteilles à la mer destinées à un roi régnant à l’époque où la Griffe Noire sévissait, car les mastodontes nécrovores approchaient ; ils avaient déserté les collines où ils étaient nés et ils n’étaient plus qu’à une centaine de mètres maintenant.
Mais auparavant dans la jungle où l’on avait magouillé pour obtenir des justificatifs bidons – avec nos louis d’or et nos napoléons amassés lors d’une série de ventes aux enchères et aussi grâce à quelques annuités nous revenant – nous trouvâmes refuge dans une hutte de pseudo-poètes, adjacente au pont, avant la ruée de tous ces monstres ; et dans les caboches de ces scribes laborieux les documents qu’on présenta firent tilt. Cependant, leurs idées inexplicables de proses poétiques finirent rapidement par nous lasser et dès que le danger fut écarté, on était déjà dehors, reparti sans même un adieu lapidaire ; et sous la lune notre odyssée, qui était sponsorisée par la société du téléphone de Desireless, redémarrait… Nos chevaux et nos sangliers de trait restés à l’écart pendant l’attaque, s’ébrouant, et la noirceur de cette nuit sans fin étalonnant pour nous l’ivresse incendiaire, malsaine de notre voyage à travers des contrées aussi étranges qu’obscures !
Mais encore plus occulte que le grimoire de ce roi débauché qu’on n’allait pas tarder à rencontrer et qui allait nous faire part d’un secret bien gardé concernant un décret, avant de malheureusement repartir à nouveau sur les sentiers, notre quête d’un État lointain et mystérieux allait bientôt se terminer lorsque nous vîmes les coupoles illuminées et les lanternes de sa Cité Interdite !
Deuxième partie :
Sous le joug d’orateurs qu’on croyait inaliénables, quelque chose clochait, et semait le doute parmi les foules. Et sous le joug de ces fondamentalistes soûls, quelque chose de prométhéen m’insufflait qu’un tel désastre était orchestré par la jeunesse, par cette Main Noire, cette corporation anarchiste qui se terrait pour l’instant dans les ténèbres de notre terre d’accueil. Et qui peut-être prouvait sa divinisation.
Par manque de jugeote et de temps leur chance de survie devait une grande part à ma mansuétude. Et pour juguler leur despotisme et pour appuyer mes propos, quand j’étais parmi eux dans les assemblées, j’invoquais cette contrée qui était là-haut dans le ciel laiteux et qui était le creuset de toutes nos civilisations. Une patrie imaginaire, avec des sacrifices humains que les journalistes d’ailleurs ne pouvaient décrire sans frémir ; avec des combats de sabre aussi qui empruntaient leur scénographie au genre dramatique japonais qu’on appelle kabuki dans votre monde. Les participants ne pouvant blairer les autres concurrents, des fumeurs de joint pour la plupart, le dernier round était vite expédié…
Et après maintes cérémonies, d’achats de boucs sacrés, on passait en défilant fièrement sous l’Arche largement décorée d’un logo alambiqué mêlant à la fois l’art Khmer mais aussi l’esprit intrépide de quelques poètes bel et bien disparus. Puis après bien des orgies et tous ces alcools rances, on regardait dans les cieux ces vautours tournoyants et allant se repaître du dernier massacre…
Cependant notre cénacle népotiste s’était heurté ces derniers temps à une jacquerie réclamant pour une bonne part la démocratisation des principales institutions, et les laissés-pour-compte de ce pays ne voulait plus de ce culte sanglant qu’on leur infligeait…
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J’étais parti dans un délire qui, par ordre alphabétique puis par champ lexical, classait les différents groupes de grunge, glanant des infos sur leur label ; avant que notre situation s’inverse en quelque chose de pas poilant du tout.
Avant que les médiums, les gourous, les marabouts de haute lignée nous intiment de partir mais sous leurs masques geignards et pleurnicheurs je devinais leurs yeux invitant à la sérénité et surtout réclamant le calme et le retour de l’ordre étant donné qu’on avait troublé les lieux dès notre arrivée… donc nous partîmes non sans avoir chargé la carriole de tout un tas de choses, mais en oubliant le plus indispensable : lorsque nous fûmes confrontés au manque de nourriture, notre périple courant déjà sur cent-cinquante kilomètres, on avait invoqué les dieux, de préférence ceux que les jurons ne contrariaient pas, afin que nous ne soyons pas privés de leur soutien…
Et au-dessus de la carriole qui roulait sur une route caillouteuse, le Ciel avec ses oiseaux aux plumes cousues ne nous souriait pas vraiment, il nous faisait même la grimace, un rictus de dégoût, l’insubordination conduisant à notre perte… mais avant de prendre la route, le roi nous avait confié que dans un passé lointain il avait récompensé la Griffe Noire, une corporation qui lui avait rendu service, d’un décret mettant en surveillance tous les galions espagnoles, mais au lieu d’or c’était peut-être du fer et du plomb qu’on nous enverrait par le travers… alors nous n’aurions plus qu’à écluser les cafés où certains voyageurs et vieux marins aguerris trinquaient en l’honneur d’une divinité lapone avec de drôles de couvre-chefs cachant leur cheveux et avec du charbon noir sur tout le visage descendant jusqu’au menton.
Étrangement c’était une déesse avec un costume sombre, léger et élégant, mais qui montrait une certaine usure, une chemise gris pâle avec, dans l’encolure, un foulard imprimé aux couleurs sobres, ce qui contrastait avec les accessoires primitifs qu’elle portait comme cette coiffe en palmier tressé et dont on avait ajouté des plumes ayant blanchies et qu’on avait remarqué la première fois en l’observant de plus près… et tandis que la carriole grinçait sur une route assez bien dessinée avec heureusement dans les malles le mystérieux décret mais aussi le papier du commissaire-priseur Dean Felporgen prouvant que nous avions maintenant le monopole commercial d’une île, véritable corne d’abondance et en mesure de matérialiser nos rêves les plus fous, je me remémorais ce qu’on avait relevé avant de mieux l’observer d’un peu plus près. On l’estima « haute de quatre-vingt centimètre » sa coiffe, et elle était faite selon nous de feuilles d’argile rouge, de coques de noix de coco et de racines ressemblant à de longues pailles, et qui nous rassura quant à sa capacité de changer la donne pour nous car cela prouvait qu’elle était la Gardienne Sacrée d’un sanctuaire bien à elle, et dont nous pourrions nous réfugier si on obtenait ses faveurs.
