Après l’hôpital psychiatrique, j’avais été embauché dans une entreprise de dératisation, un job que nul ne voulait, étant donné les récents événements.
La spirale des idées noires avait recommencé, en fouillant comme toujours le subconscient du Créateur… Ou de Satan. Tous les jours j’allais au travail, en allant bosser à contre-cœur et tous les jours l’un des deux Grands Architectes me secouait pour me sortir de mon lit.
Dans leurs chutes, ils balayeraient les vieilles croyances, les préjugés malsains et le blabla mensonger des politiciens ; dans leurs discours cependant sommeillait l’ardeur du Monstre tapi dans les égouts…
Et quand je m’ennuyais seul dans ma porcherie, en regardant à peine leurs faces de fouines exaltées à travers l’écran de ma télévision, j’avais envie d’acheter une pléthore d’armes à feu et de tout tapisser avec leur sang. Et d’envoyer le reste aux rats.
Ma sympathie pour cet animal sacré qu’on jugeait nuisible en Occident, était proche de l’idolâtrie. Alors que les autorités balbutiaient quelques mots comme « enrayement » ou « désinfection totale » je savais qu’il n’en était rien ; ils ne savaient que remplir des papiers : de la paperasse inutile et ennuyeuse qui prouvait leur inaptitude et l’intelligence des Rats.
Notre civilisation s’achevait en agonisant, à force de carburer dans la semoule, tandis que leur espèce, en pleine évolution et génétiquement modifiée au fil des millénaires, avait muté et se divisait à présent en deux catégories : Les Pisteurs et les Chasseurs.
Les Pisteurs : des rats ordinaires qui, en avançant en éclaireurs au-dessus de la surface, permettaient la division et la substitution, la peur et la panique chez les humains. J’avais déjà piégé l’un d’eux dans une officine mais la fluidité de ses mouvements pour s’échapper avait déjoué mes plans.
Bien qu’ils soient déjà assez mûrs et expérimentés pour déjouer de nombreux pièges, les Pisteurs souffraient d’un organisme relativement vulnérable, mais les autres, les Chasseurs, une espèce venant juste d’apparaître, jouissaient d’une taille et d’un physique qu’on pouvait qualifier d’abominablement étranger à leur classification…
L’équipe fonctionnait en binôme et j’étais avec John Law mais quand on s’enfonçait dans les souterrains, tous plus étroits, tous plus suffocants, le valeureux John Law, qui était pourtant un jeune délinquant multirécidiviste, me plantait, et je finissais souvent seul le job, non sans avant prêté du temps pour entendre agonir les rats. L’adolescent avec qui je travaillais adoptait le même genre de lucidité que moi face aux évènements : objectivement, on ne gagnerait jamais la guerre contre les Chasseurs.
Notre mission prit toutefois une autre tournure lorsque notre chef nous parla d’un dernier geste désespéré, d’un dernier acte suicidaire : nous allions devenir des kamikazes parce que les binômes tombaient neuf fois sur dix dans un traquenard, les rats les suçant jusqu’à la moelle et asticotaient les derniers survivants jusqu’à les faire basculer dans la folie la plus profonde. L’équipe avait vu réduire de trois quart les effectifs de ses rangs.
Mais ce qui me paraissait étrange dans cette nouvelle stratégie, c’était qu’une autre bande de dératiseurs venait juste de s’affilier à notre groupe, alors qu’ils savaient le combat perdu d’avance…
Les Chasseurs n’avaient nullement besoin d’établir un savant stratagème à l’avance – leur improvisation et leur connaissance parfaite du terrain se combinaient pour nous traquer, nous tous les rebuts de la société !
Deuxième chapitre :
C’était non loin de là où je travaillais, un cinéma à l’ancienne proposant des films X mais qui étaient en noir et blanc du genre pionnier dans leur domaine ; et après la séance quand je ressortais revivifié sous les néons, dont le laser donnait cet effet d’être sous l’emprise de plusieurs hallucinogènes, j’avais croisé John Law dans la rue et il me raconta qu’il ne s’était jamais senti aussi bien depuis qu’il était dans un club, un club dont les deux premières règles étaient de n’en parler jamais à personne.
Avant il était mou comme de la mie de pain mais maintenant d’un point de vue tout à fait impartial je pouvais voir sur sa tronche qu’il était un membre actif du Fight Club, ce club de boxe clandestine dans le sous-sol d’un pub, mais il m’apprit aussi que son créateur, un certain Tyler Durden avait mis les voiles depuis quelques jours. Je lui proposais de venir le lendemain chez moi après le travail pour m’en parler un peu mieux.
Et ce fut comme ça que tout avait commencé : le Fight Club était devenu le Projet Chaos et quand John Law me fit visiter la maison en ruine sur Paper Stress, le QG de Tyler et le sous-sol du Lous’ Tavern je vis de nombreuses cages où l’on avait enfermé les rats, de simples pisteurs mais qui grouillaient avec une hargne indicible et John Law m’apprit qu’ils avaient capturé seulement les femelles et qu’elles allaient engendrer d’autres mutants…
Et cette nuit-là j’avais énormément galéré pour ranimer le souvenir de cette pin-up entièrement nue que j’avais maté au ciné pour dissiper le malaise que cette visite sur Paper Street m’avait insufflée. Pourquoi Tyler recrutait-il une armée dans son squat ? Pourquoi avaient-ils tant de rats et est-ce que le Projet Chaos consistait à envahir la ville de ces rats de toute sorte ? Et était-il à l’origine de cette étrange mutation ?
Toutes les réponses, je le savais d’avance, allaient venir mais je pense qu’à ce moment là j’avais en fait toutes les clés pour comprendre…
