« La plus jolie fille de la ville
De ses cinq sœurs, Cass était la plus jeune et la plus jolie. D’ailleurs, Cass était la plus jolie de la ville. Cinquante pour cent de sang indien dans les veines de ce corps étonnant, vif et sauvage comme un serpent, avec des yeux assortis. Cass était une flamme mouvante, un elfe coincé dans une forme incapable de la retenir. Longs, noirs, soyeux, ses cheveux tournoyaient comme tournoyait son corps. Tantôt déprimée, tantôt en pleine forme, avec Cass c’était tout ou rien. On la disait cinglée. On : les moroses, les moroses qui ne comprendront jamais Cass. Pour les mecs, elle n’était qu’une machine baiseuse. Cinglée ou pas, ils s’en moquaient. »
En regardant son profil Tinder, Joseph Merrick se demandait si en likant la photo de Cass ça allait matcher alors que cet Elephant Man travaillait dans une foire et avait une énorme tête façonnée pour prendre des râteaux qui l’enlaidissait ainsi que son corps de monstre ne pouvant faire bander uniquement les vieilles catins travesties toutes décrépites… En effet il ne craignait pas seulement que Cass trouve la plaisanterie vraiment pas drôle mais aussi que ce sex-symbol le bloque parce qu’il lui avait proposé un improbable rencart.
Mais c’était sans compter sur l’ingénuité de ce joli brin de fille qui n’aimait que les plus moches et même les queues riquiqui… Aussi le matin, en claudiquant jusqu’aux chiottes avant de dégueuler car il avait pris une cuite façon Bukowski, puis en lisant le message laissé par Cass, il se sentit rajeunir d’au moins une bonne trentaine d’années étant donné qu’elle lui avait laissé, en plus de sa réponse positive, des smileys cœurs et autres fantaisies bien venues. Et qu’il interpréta d’abord comme une mise en garde parce que ça ne pouvait provenir que d’un fake, d’une pute ou d’un type avec du poil aux jambes voulant lui soutirer les derniers roubles lui restant encore… Décidément Tinder, comme le reste des applications de rencontres, était plein de surprises (peut-être réjouissantes) ; et il se demanda ensuite si par malheur ou par bonheur pour lui seul l’un de ses spermatozoïdes s’infiltrant dans son ovule allait ranimer le spectre de l’Elephant Man Syndrome, à condition bien sûr que ce soit une femme bien réelle, en chair et en sang.
Cass, elle, était irremplaçable et fougueuse et attendait impatiemment la réponse de Joseph Merrick, et de l’autre côté de son écran, il laissa bien passer plus d’un mois avant de lui répondre, s’arrêtant pendant un bon bout de temps sur sa dernière opinion au sujet de cette beauté… À savoir qu’il était tombé sur une nonne vierge ayant tellement pitié de lui, de sa constitution excellant dans la laideur la plus informe, qu’elle entendait bien uniquement le convertir à son catholicisme obséquieux pendant son service œcuménique. Mais Cass était un objet céleste, un OVNI par rapport à ses consœurs, les paroles des beaux parleurs lui truffant le crâne d’une noria de platitudes à lui en donner la migraine. Et en toute objectivité pour elle, les play-boys pouvaient bien se faire foutre et « feraient mieux de causer aux boudins qu’ils méprisaient et dont ils se moquaient ouvertement. »
À suivre…
