Poésie surréaliste NotesMat15

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Éden

Dans le bistrot, après avoir gavé des oies et des jars, une ombre touillait pour nous un étrange mélange où il y avait certes deux ou trois expressos qui se combinaient classiquement avec la gnôle mais aussi la ferveur de tous ces vins pour des soiffeurs de chimère comme nous. 

Et quand on allait pointer à l’agence de l’emploi comme fossoyeur, ce breuvage incolore se mettait à pleuvoir du haut de ce seul balcon donnant sur notre piaule insalubre.  Ce qui n’était pas reconnu comme une maladie incapacitante par la sécu.
Ainsi, on était désœuvré et on dilapidait l’essentiel de nos indemnités chômage dans les bars et les pizzérias du centre. Le reste de notre temps libre, on le passait dans la grande librairie généraliste de la rue V. Ce soir-là on s’était noyé dans ce cocktail qu’on appelait l’éden et qui nous faisait fantasmer à tel point qu’on avait ébruité des choses à propos de tout ce qui s’apparentait à un ostracisme érotique. 

Sans prévenir, et un peu par la force même de l’habitude, le rabot, qui nous servait à édenter tous les autres clients du bar, couvrait maintenant par son boucan d’enfer toutes les oraisons jaculatoires et par sa sciure nous permit de nourrir toutes les catins de l’avenue d’à côté, tous les videurs de thons d’en face et même tous les lecteurs de ces romans de gare !