Poésie surréaliste NotesMat15

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Demain les rats : chapitre 4

« Sur la côte d’Armor – un ancien vieux couvent,
Les vents se croyaient là dans un moulin-à-vent,
Et les ânes de la contrée, 
Au lierre râpé, venaient râper leurs dents
Contre un mur si troué que, pour entrer dedans,
On n’aurait pu trouver l’entrée. »



Tristan Corbière, Les amours jaunes.




L’intérieur de la maison semblait avoir été décoré par un artiste minimaliste : une table, quelques chaises, une étagère. Même les rideaux étaient unis. Les propriétaires ressemblaient à des ascètes de l’époque médiéval : maigres, taciturnes, les lèvres scellées ne laissant s’échapper que des borborygmes… Imaginez de jeunes gens ayant bu les vins rares qui se trouvaient étrangement dans une bassinoire où l’on avait égorgé un lapin de garenne ; puis ils fermèrent les yeux et se renversèrent sur un sofa. 

Tout le sang avait quitté leur visage et ils ressemblaient, à s’y méprendre, à des simples d’esprit papillonnant autour d’une existence de drogués invétérés. 
Et pendant que je jaugeais les acrostiches de ces poètes maudits, ces sadiques raffinés s’envolaient vers les cieux ; l’appel sauvage des hallucinogènes comme leur traversée du désert s’imposant de plus en plus nettement dans leur crâne d’herboriste… À faire fantasmer tous les cinémomètres, à amalgamer des idées insolites qui les dévoraient plus encore que notre confrérie, et que les plus fins observateurs qualifieraient de jeunismes incendiaires… Elles sortaient tout droit de leur Royaume aride…

Avec leur leitmotiv existentiel qui confondait l’infaillibilité de leur propre mémoire parallèle avec leur manière d’invoquer le dragon pour le chevaucher, il ne savait qu’altérer les produits psychotropes et aussitôt autour d’eux tout s’enténébrait et plongeait dans la stupeur au rythme de leurs pérégrinations.
Des lambeaux d’étoffes les recouvraient parcimonieusement et ils causaient du grabuge, ces originaux, en gribouillant sur tous les murs du propriétaire et avaient carrément enlevé tout le papier peint du salon. 

J’étais là, dans leur demeure, ainsi que John Law se permettant de disposer des coussins et étaler des draps blancs qui sentaient le frais ; mais en revenant de la jeep pour apporter d’autres trucs et aménager ainsi les lieux, nous sentions quelque chose qui était en train de griller et nous vîmes le toit conique commencer à brûler ainsi que les fleurs de La Hyre, restées à l’intérieur, en train de flétrir… les deux loosers sortirent précipitamment, crachant de la fumée, ils avaient eu des visions, grandioses, presque amusantes, flamboyantes et belles comme les fresques et les peintures de Lascaux, mais à présent la drogue du crocodile et l’Hélicéenne ravivaient dans leurs yeux lascifs des envies de porcins maussades et leurs voix chevrotaient.
Des corbeaux aux plumes phosphorescentes nous canardaient de leurs cendres grises qu’ils avaient avalé dans leurs jabots lorsqu’ils volaient au-dessus de l’incendie et nous formions des ombres anémiques à côté des flammes et illuminés par la pleine lune… Ça empestait aussi le plastique carbonisé, les vieux pneus et le bois cramés.


Plus tard, plus par pitié que par souci d’efficacité, on les embringua dans notre communauté pour qu’ils lancent du napalm sur ces rats allant bientôt se cannibaliser tant les gens restaient cloîtrés chez eux à double tour.

Et un jour où tous les deux travaillaient dans l’ancienne salle de bal du sous-sol, reconvertie en laboratoire, ils aperçurent le cerveau d’un lama tibétain et bouddhiste baignant un bocal de formol et rapidement, ils lancèrent une recherche sur l’ordinateur qui pensait à leur place.
Qui souvent leur renvoyait sur une page web expliquant du début à la fin le règne des anthropoïdes de jadis, en plaçant bien sûr de nombreuses publicités n’ayant pour seul but que d’abêtir le consommateur…

Deuxième partie : 

Bien que je ne partage pas toutes les idées saugrenues de John Law, je m’étais familiarisé avec tous ces faux-semblants auxquels la vie nous confrontait. Je n’y croyais guère en vérité, car cet adolescent immature se limitait à calquer tout ce qu’il avait vu au cinéma et je pense d’ailleurs qu’en débusquant de gros rats il se méprenait, ne possédant pas ce côté humble et réaliste pour supporter par exemple un changement de programme, ou une défaite… 

On en était maintenant au lance-flammes et cette nuit-là allongé sur l’empilement de rondins qui lui avait tenu d’escabeau pour enjamber une clôture grillagée, il persistait dans son attitude conquérante en fumant une clope, et se targuait d’en avoir éliminé une bonne centaine et ne s’apercevant pas qu’une autre meute de rats s’étaient engouffrés par les trous d’une palissade non loin de là. Je me faufilais dans une impasse où il y avait, près d’un poste de télévision cassé, un bureau en formica abandonné dont le design avait sans doute lassé son propriétaire, étant voué à être récupéré peut-être par Emmaüs ou vandalisé par une bande d’aliénés se hasardant à cet endroit. 

Et je consultais pour faire passer le temps les photos de mon téléphone portable : quelques souvenirs moribonds de toutes ces soirées désœuvrées, les bandes, les bagarres imputables bien souvent à cette précarité glauque que je connaissais bien… À tout ce qu’on nous faisait miroiter aussi et qui radicalisait les jeunes skins en nouvelles jeunesses hitlériennes croyant laisser une trace de leur passage furtif en ce bas monde.