Première partie : « Le Monolithe »
Au couchant pendant qu’un peintre du coin immortalisait ce moment, Thompson méditait, entièrement nu et il se souvenait encore par bribes qu’elle était écroulée sur le sol froid, l’impudique Sabine qui s’était avisé de le tromper sur la camelote… Avant de sombrer dans ses rêveries, il entendit une tonitruante profusion de vagissement et de geignements.
Il était près du monolithe où l’on avait découvert un corps brûlé ; et ce qui le consolait quand le soleil se couchait et que le vent du désert s’encombrait de déchets, c’était qu’il pouvait étudier seul les gemmes ornant l’antique construction de pierres.
Ses pieds s’enfonçaient à présent dans une boue qu’il jaugeait comme un mélange de mélasse et de sciure. Il avait raté l’inhumation du Docteur Gonzo sous les dalles grises monolithiques et il pensa que l’esprit de son ami enterré végétait maintenant à l’intérieur, et où l’on sentait flotter le parfum de l’étamine des fleurs qui étaient déposées là.
Ses appareils de mesure du champ électromagnétique (les CEM, disait son équipe) sur leur écran ordonnaient, en fonction du mouvement des planètes, des courbes inchiffrables. Tout était à jeter.
Mais dans cette contrée sauvage et reculée, il avait parcouru des milliers de kilomètres et la beauté virile, nette et verte des oasis participaient à le rendre de bonne humeur : il gambadait avec les caravaniers, avide de savoir comment leur thermomètre laser avec sa térébenthine à l’intérieur saisissait les températures extrêmes, presque insouciant quand la haute présence du monolithe était apparue, persuadé qu’aucune vilaine troupe de Néo-nazis, à l’un de leurs barrages, ne se formaliserait pour ses papiers d’identité encore en instance d’être déclarés officiels…
Car les néo-nazis avaient gagné la troisième guerre mondiale et le Quatrième Reich lorgnait déjà sur les quelques pays qui étaient encore placés dans le club restreint des États nantis n’ayant subi aucune invasion…
Thompson qui bataillait pour dépouiller l’intérieur des crânes de grès noir abandonnés sur l’autel du monolithe chercha à tâtons sur le sol en marbre des osselets d’envoûteurs dont la couardise les avait fait s’exiler au lieu de résister.
Sa respiration était lourde et saccadée, la surcharge de son attirail n’allant pas s’alléger avec tout ce qu’il prospectait, vandalisait, et profanait…
Mais cette fois quand la nuit fut tombée, le spectre du Docteur Gonzo apparut entre l’encadrement d’une porte. Puis, dans un flash, il se retrouva dans un lieu familier où tout valdinguait : les archanges en plâtre, les oisillons dans leurs cages, les échiquiers avec leurs cavaliers n’ayant pas eu le temps d’empaler le roi ennemi, les fers à cheval qui magnétisaient encore les bagues sur les doigts du défunt mais aussi ses feuilles de proses d’inspiration shakespearienne sonnant creuses.
Au fracas et au tumulte, s’ajouta une drôle de pénombre obscurcissant même ses yeux et les rendant troubles. Il se questionna, cherchant désespérément à savoir si on devait privilégier la piste de la faille spatio-temporelle. Ou bien celle d’un châtiment, ou d’une sorcellerie quelconque.
Il y avait dans cette pièce des caméras digitales à infrarouges et des détecteurs de mouvement mais ce qui retint l’attention de Thompson c’était ce vieux et unique tableau qui n’avait pas bougé d’un millimètre et qui semblait promouvoir un art novateur : des points et des tâches violettes auxquels l’artiste avait jalonné d’extraits de fax en les collant sans doute sous l’effet foudroyant de diverses drogues…
Cependant, ce qui accrochait le plus le regard, quand on jaugeait la situation d’un œil froid et clinique, on remarquait que c’était une salle d’apparat donnant sur une roseraie…
Deuxième partie : l’herbe des nazis
Aux premiers jours de notre règne, au cœur de certaines villes impropres à tout habitat, même pour copuler, notre budget came était comme phagocyté par cette herbe des nazis, qu’on appelait communément la Beuze ; bien sûr on avait bouquiné pendant de longs siècles et potassé sur le sujet avant de tester la Beuze, bien plus déstabilisatrice qu’il n’y paraissait…
D’abord pour les effets secondaires et pour ajuster les mots à peu près phonétiquement, quand la drogue s’infiltrait dans notre système épiphyte, on ne devait pas trop lambiner et se casser dans un pays imaginaire ; une zone de passe-droits que les partisans de l’Ordre rêvaient de la voir s’embraser… Et pendant ces quelques heures (ces quelques journées ?) de flottement, on était constamment et d’arrache-pied en train d’évaluer différentes choses. Comme la fois où, pendant notre célèbre tournée, les jeeps s’embourbaient au sommet du col de l’Izoard et où l’on voyait à l’horizon les dômes de tous ces palaces aux voûtes d’un bleu vénitien ; comme cette fois aussi où les tuniques de nos sous-fifres contrastaient avec les couleurs de ces nuages menaçants au-dessus de nos têtes, prêts à cracher leur peroxyde.
N’empêche. Les remèdes aux attentats, n’étaient nés qu’autrefois, et on les avait oubliés en route ; mais il y avait encore quelques mercenaires indépendants, levant les tentes avant de préparer le plan de guerre ; ils baluchonnaient à la va-vite leurs grenouillères grises et leur attirail de médecins en temps de peste ; chacun avait son poste, ses coutumes et aussi ce charisme digne du chef du Projet Chaos. Alors qu’aujourd’hui on avait du mal à renflouer les caisses, les dépenses pour la veuve de Thompson revues à la hausse… en nous donnant un mal fou pour boucler nos dettes et un charme apollinien quand on tirait sur une Dunhill ou un oinj, de préférence dénudé, affalé sur notre canapé.
Et en sollicitant une audience pour chevaucher le dragon on se rappelait malgré tout de cet adage de Dostoïevski nous enseignant que pauvreté n’est pas vice mais l’ivrognerie n’est pas non plus vertu…
Et pour cesser l’immobilisme dans notre trou on avait sacrifié nos dernières économies afin de voir du pays, partant avec nos sacs sur le dos et nous nourrissant uniquement de mollusques. Mais la route était très longue, trop longue ; et même si on s’activait tout le long du chemin à manigancer des putschs contre le royaume où les rats et les vautours proliféraient, nos féaux nous avaient abandonnés regagnant leurs contrées respectives, bougonnant suffisamment pour qu’on comprenne qu’ils ne voulaient plus entendre parler de politique…
