« Le suicide est parfois l’aboutissement d’un bon plan de carrière, surtout si vous êtes écrivain. C’est, en tout cas, ce dont j’essaye de me convaincre. Là, maintenant. J’ai toujours été partisan de l’idée qu’il fallait, en tant qu’auteur, faire l’expérience de ce qu’on cherche à écrire pour tenter d’approcher une forme de vérité. »
Pourtant, pour ne pas se dégoûter de la monotonie du style journalistique, Raoul Duke carburait en alcool frelaté dans les assommoirs mais toujours travaillant d’arrache-pied. Ce qui était affligeant c’était qu’on assistait à ses fulminations assez souvent.
Lorsqu’il sortit du bourbier que la marée basse avait laissé aux alentours du sanctuaire, il me semblait que ses pensées soutenaient la voûte angélique du fantasmagorique crépuscule s’abattant sur nous à cette heure… ces mêmes pensées avidement vaines et redondantes, tout à la fois le rendant atone et mélangeant ce qui le réjouissait avec ce qu’il s’efforçait aveuglement de recadrer avec justesse. Comme le militarisme de son époque se nourrissant d’une ambiguïté intemporelle sans faire de la place à une génération qui se lançait dans une guerre contre le patriarcat…
Et le système s’était enrayé, devenant de moins en moins gérable. Leurs balivernes à tous ces politiciens gangrénaient jusqu’à l’Audimat. Mais actuellement Thompson étant dans un état proche de l’hypnose il s’en foutait et regardait l’une de ses mains qui était ensanglanté tandis que l’autre tentait de réajuster la trajectoire de sa vieille Mustang tout en matant un vortex qui voilait à présent le ciel et une pancarte sur lequel on pouvait lire que les fanatiques des films en super-huit s’entretueraient avant qu’il puisse enquêter de son côté. Et il lui semblait que ces reptiles irascibles le long du bas-côté de la route l’observaient, calanchant ensuite sous les effets des rayons d’un soleil malgré tout affligeant…
Captant les intentions de tout ce qui pouvait encore bouger, ou sursauter, ou même l’étreindre, son acuité aux choses psychédéliques luttait pour s’adapter à son humour pince-sans-rire. Et il lui revint à l’esprit à ce moment-là que la salive contaminée des reptiles pouvait encore fuser. Et qu’elle était déjà bien éprouvante pour la peau quand elle refroidissait au soleil, mais il arriva cependant à remettre de l’ordre dans son esprit.
Mais plus tard l’obscurité le sidéra, il se trouvait encore sur l’autoroute et il pensa que même les chameliers qu’il croisa, et qui se dévergondaient pour ne pas à avoir à affronter un énième coup de Trafalgar, avaient un tas de raisons d’être en colère et intransigeant envers lui. Mais aussi pour ne pas défaillir face au travail stakhanoviste qui les attendait. Mais qui avait trouvé un angle intéressant depuis que Raoul Duke avait substitué les substances analgésiques foudroyantes du sanctuaire où le Docteur Gonzo reposait.
Il essaya de s’échauffer la voix alors qu’il apercevait l’un de ces anachorètes se planter devant le capot de sa bagnole ; il but une rasade de rhum qui était diablement fourbe et sournoise et l’homme du désert lui montra un article de journal par-dessus le pare-brise. Le gros titre indiquait : « LE CONGRÈS PREND ENFIN AU SÉRIEUX LES OVNIS. »
Le torchon du canard ajoutait qu’une nouvelle rafle d’êtres humains par les Aliens était à déplorer et que les extraterrestres avaient pour ambition de sélectionner la meilleure race, tout comme les nazis…
