Des ombres bougent et font des vagues sur le crépi jaune, ces âmes qui errent à la recherche de tout ce qu’elles pourraient vampiriser.
J’évite de regarder en haut ces temps-ci, tout comme mes meubles qui me paraissent également jaunes à la lumière de la lune. J’hésite surtout quand j’entends l’animal de foire qui vit dans les murs, comme arrêté par l’angoisse qui pourrait enfanter, d’un milieu déjà bien hostile, d’autres traquenards.
Entre les têtes géantes d’Olmèques dans mon jardin qui se cuivrent lors du crépuscule et les vieilles voitures cabossées, toujours bien observées par les gens de passage, des coupures de presse traînent au sol. Au recto comme au verso, elles montrent toutes des photographies de crématorium. Et sont d’ailleurs couplées avec des descriptions sur les effets hasardeux du népenthès, ce breuvage de l’Antiquité grecque censé dissiper par magie les sentiments douloureux…
Malgré moi, j’ai essayé de faire ce qu’elle me demandait, cette créature coincée dans les tuyauteries de ma salle de bain, effaçant par sa psyché toutes mes velléités pour la maintenir enfermée et réclamant mon aide pour la sortir de là… Ne voulant plus être importuné par ses cris, ses hurlements s’amplifiant un peu plus chaque nuit, je m’étais servi d’un marteau d’opale pour déchausser la cloison de ma maison. Une fois la démolition rompue, j’ai pu remarquer qu’elle était entièrement nue et myope. Et qu’elle allaitait un organisme pressé au niveau de son sein. Et ce dernier violaçait l’air en laissant échapper par son anus des fumerolles…
Quant à la mère porteuse, son ouïe était telle qu’elle pouvait entendre mes voisins lilliputiens téléphoner ou se lancer dans une tentative de suicide, en écoutant simplement le bruit de l’eau versé dans leur verre de pastis lorsqu’ils avalaient tout leur stock de neuroleptiques.
Ainsi était née notre rencontre, promettant des mystères orphiques, comme la fois où le pont sur le Chuckle Brook s’était effondré, car le jour de cet événement, j’avais eu l’audace folle de jurer sur la pile de ses bibles satanistes de trois mètres de haut, provoquant sa colère. Bouillonnante de rage, elle avait aussi finalisé sa vengeance en déversant par sa gueule puante des flammes qui n’avaient rien à envier à l’incendie de Notre-Dame de Paris, mettant le feu à ma cambuse…
Me précipitant dehors avec des nuages de fumée bien noire, il était bien évident qu’essayer d’éteindre le brasier aurait été plus qu’oiseux de ma part. Et que cette névropathe nuisible allait gangrener aussi les réseaux informatiques et éradiquer leurs bases de données. Tout comme cette application qu’on utilisait pour détecter la présence proche ou lointaine des rats mutants. Et sur laquelle on s’efforçait d’homologuer tous les no man’s land où les rongeurs avaient pris le contrôle.
Là où des affiches Wanted étaient accrochées, il y avait maintenant un avertissement interdisant les bidouillages des routeurs, ce qui ne l’inquiétait nullement, car cet être difforme, dont les contours ressemblaient à peu près à une femelle du Néolithique, faisait à chaque hack un pied de nez directement aux autorités, et à tous les secteurs du numérique…
Et dans sa niche, où tous ces ossements témoignaient qu’elle jurait uniquement sur la Remise à zéro du compteur congestionnant leur système, elle planchait déjà pour faire la nique au népotisme de notre époque.
Cependant, lénifiés par une note de musique taquine qui succédait toujours à la détection soudaine d’un groupe de rats par notre oscillomètre, nous quittâmes au pas de course notre QG pour son repaire : un ancien ossuaire fermé pour cause de coupes budgétaires…
À l’intérieur, une lumière diffuse et glaciale congelait les testicules tailladés et les bains de nitroglycérine de son nourrisson dont le bavoir évoquait la palette chromatique d’un peintre dionysiaque. Ou d’une aurore boréale, se liquéfiant dans le ciel d’Oslo, et qui aurait conjuré les démons d’une pièce théâtrale et dramatique comme le nô.
Lorsqu’on passa le sas d’une sage-femme qui n’était pas tombé de la dernière pluie, on s’élança à perdre haleine sur l’un de ses ponts surplombant d’impudents androïdes. Dont l’orientation en pente douce escaladait jusqu’au sacro-saint de son ossuaire où Elle sécrétait de la bave encore plus acide que les orpiments toxiques des Aliens, ce qui nous fit tomber des nues…
Aussi vif que l’éclair, j’appelai la sage-femme pour lui donner à manger ; mais comme l’un de ses nombreux senseurs barrait le passage et qu’il fallait presque se faufiler entre ces dispositifs techniques et le mur, la praticienne médicale tourna seulement sur place et se rassit.
Parce qu’il faisait trop chaud dans sa couveuse, en tout cas pas assez pour cette jeune créature râblée et croulant néanmoins sur sept ou huit rounds, mais pas avant de nous envoyer bachoter sur nos techniques de combat, on devait procéder sans retard à mettre le feu à son nid, à la manière d’un Néron incendiant Rome.
Ainsi, avec nos bidons d’essence et des allumettes, d’abord les layettes de son nouveau-né se mirent à brûler, puis ne lésinant pas sur le gas-oil, Elle nous laissa étonnamment l’enfumer, immobile sur son trône d’ossements…
Après notre départ de ce souterrain en proie à un brasier intense et crépitant, j’avais envie d’y retourner. Ne serait-ce que pour voir s’assombrir ses yeux déjà plus noirs que la plus obscure des nuits quand les flammes léchaient sa carcasse carbonisée et sonnant l’anéantissement de la Reine de ces rats-mutants. Ou perpétrer un autre attentat à tous ces probables ou improbables survivants qui resteraient toujours sous ses ordres, même après sa mort…
J’avais aussi envie d’une racinette inventée par un féal de l’ophiolâtrie, ce culte des serpents, fréquent chez les Grecs et les Romains de l’Antiquité. Et qu’elle soit bien tassée en doses orgiaques de venin à en crever sous la Lune, et bien avant le premier menuet !
