Pendant qu’elle clignait des yeux, le couchant s’immisçait sous notre coupole.
On avait sous la main les Alpes, et en guise de cerveau des neurones artificiels. Et pendant qu’un peintre du coin immortalisait ce moment, il jaunissait ce soleil, synchrone avec tous ces voitures dans le fossé.
On avait malgré tout un ennemi : un obséquieux peintre raté mais notre source n’avait cependant pipé mot. Sa voix chevrotait, tandis qu’il parlait de nous décapiter dans un coupe-gorge. Il vivait pour l’instant dans des niches ou dans la rue, uniquement avec un sommier sur l’asphalte. Il n’aurait pas su dire depuis combien de temps, il n’avait rien mangé.
Cette nuit-là, à demi réveillés à l’aube, il avait brusquement dit, sans doute en réponse à son rêve : « Il faut qu’on trouve un sponsor, je ne veux plus me marginaliser comme tous ces cinglés qui errent dans la ville, à la recherche d’un banc pour dormir. »
Et bientôt tout un monde subvenant à ce famélique clochard, lui donna à boire et à manger. Et bien plus, il arpentait maintenant les salles des QG nationalistes et extrémistes et les tavernes, où il haranguait la foule, d’un pas conquérant, ayant rapidement monté en grade jusqu’à devenir le nouveau chef du parti Nazi…
Tout cela avait quelque chose d’inquiétant. Dans son cœur, comme dans une huitre visqueuse et verdâtre, qui flue et reflue à l’odeur et à la vue, il y avait cette haine viscérale qui œuvrait chaque jour à trouver des causes extrinsèques à son propre malheur, à sa déchéance, comme la fois où il avait été recalé à l’académie des Beaux-Arts.
Quant à nous, pour une première étape, on flairait les marmots doués d’une imagination débordante car l’on avait bien senti qu’il nous faudrait du sang neuf et du talent afin d’avorter les plans du futur tyran du Grand Reich. Et ce matin, toute une marmaille grouillait devant un séduisant toboggan en colimaçon et je me mis sans hésiter au niveau de l’un d’eux, le fils d’un cantonnier, car j’avais vu en lui d’un coup d’œil synoptique ses capacités à précipiter la chute des SS.
Mais nous étions avant tout des fêtards survoltés avec des yeux d’anaconda et rapidement son père nous sépara, ignorant ce qu’on aurait été en mesure de réaliser si j’avais pu discuter un peu avec lui… En nous regardant partir, comme un enfant qui jette un coup d’œil sous la tente d’un cirque pour assister au spectacle, il se releva ferme combattant pour toute sa vie, il en eut conscience et le sentit soudain, au moment même de son illumination…
(2)
« Écoute, je vais te raconter mon rêve : nous étions emmitouflés sous une répugnante couverture et on était tous les deux nus et cachés sous un lit. L’endroit était infesté de rats. Et tous les jours, c’était le même refrain : des rejetons passaient sous notre porte de grès ocre, ergotant sur ce récépissé qui les avait orientés dans la mauvaise direction. Des néonazis venaient marchander aussi pour des histoires d’oligopoles mais ce qui les intriguait le plus c’était notre dessin… On avait fait ça en vingt minutes. On savait exactement ce que l’on devait faire. Comme si le dessin était déjà là, sur la feuille. Pas un seul coup de gomme. Reposant le papier sur la table de nuit, ils remarquèrent à ce moment-là que le temps ralentissait.
Et on voyait dans le ciel jadis limpide des nuées ardentes depuis cette chambre qui était devenue un cube. Et qui finissait par canoter sur une rivière de boue en drainant des tonnes de diamants et de lapis-lazuli ; on avait alors la confirmation que tous les événements à venir dans un futur proche ou lointain avaient été tapés sur leur machine à écrire puis dactylographiés avant de mettre les documents dans une enveloppe rectangulaire blanche. Sur laquelle était écrit, en cursive : À ouvrir en cas de décès. Alita Bell. »
