Toute idée de résistance s’était progressivement évanouie ; et pour parler franco la piste qu’ils avaient rejoint avant d’entrebâiller la porte du Magic Bus, ils la jaugeaient d’un mauvais œil, boitillant dans les ordures et les gravats…
Ils fuyaient la société de consommation, étaient tous vierges, hommes et femmes confondus et les non-dits de cette secte en instance de polluer l’équilibre fragile de leur motivation du début. Quand, enfin, ils parvinrent péniblement à une intersection, l’un d’eux ne fut pas surpris de voir la lueur à quelques pâtés de maison. Il fit un pas dans cette direction, s’attendant à la voir disparaître. Mais cette fois-ci, elle ne disparut pas. Elle semblait les attendre. En s’approchant des murs de ces ruines, ils virent un veilleur de nuit débraillé et crasseux, décharné, larmoyant, un peu ratatiné, au mieux semi-tumescent, vêtu seulement d’une vieille chemise sale et de chaussettes trouées au talon.
Pour ces êtres immaculés, ils attribuèrent ses gestes comme moralement obscènes, lorsqu’il mania son phallus comme un gourdin. S’agenouillant dans la neige, ce trépané commençait à bégayer des phrases d’une histoire parodiant des films d’actrices qui se mettaient sur leur trente et un avec leur bustier, leur string en cuir festonné de serpentins. Les guérilleros de l’anti-consumérisme se dépêchèrent de passer leur chemin. Mais en continuant leur quête du van de Supertramp le Vagabond, la lumière qui faiblissait ne leur permettait pas de savoir si c’était seulement le jour qui tombait, ou le mauvais temps qui empirait.
À en juger par ce soleil d’Alaska, ses rayons se soustrayant bientôt face à une pénombre terrifiante, ils pouvaient malgré tout et en toute logique supputer que la nuit n’allait pas traîner. La nuit. Et ce brutal désir de laisser des bubons sur la Toison de Cendrillon. Leur dogme pontifiant ayant disparu car ce fou en exil, avec son pénis raide comme un tisonnier, avait transcendé leur libido qui était inexistante jusqu’à maintenant. Aussi, après une danse burlesque, il y avait là parmi leur campement une odeur reconnaissable, tenace, un mélange de tabac, de corps mal lavés, d’huile et de cire, de sang menstruel, de moisissure, de sperme s’immisçant partout, de fleurs desséchées.
Vagabondait aussi, entre les arêtes de poisson, les paquets de Davidoff, les cigarillos herpétiques, les tubes de dentifrice vides et les tubes de rouge à lèvres qui avaient fait leur grand retour, un vieux en soin palliatif mais bel et bien d’attaque pour que tous les spectres sortent de l’ombre en cette soirée folle. Il transportait un autre grabataire dans une étrange charrette, ses bottes projetant de la neige sur les possédés qui avaient l’air embaumés tant la mort les guettait après leur orgie éminente…
Le rugissement lugubre du rock martelant, du vent, de la chair claquant contre la chair, ainsi que les imitations guillerettes des plus grands comiques se télescopant avec les hurlements de cette débauche.
Mais cette frénésie avait ses limites, et quand les deux infirmes prirent congé, en oubliant leur tabatière en or sur un empilement de bouteilles de butane, un silence mortel endeuilla les lieux. Non pas de ces silences qui initialisent une reddition, en tout cas pas pour l’instant, mais un silence qui fait fleurir les tombes, précède des épidémies comme la diphtérie, et qui refroidit les corps avant même qu’ils soient déjà des macchabées.
Ce fut dans cette conjoncture que Monck, l’un des esthètes de la nature sauvage, après une fièvre carabinée, s’attaqua à grimper jusqu’au sommet d’une montagne affreusement escarpée, couverte de bois et semée d’énormes blocs de pierre. Il savait que là-haut sur son plus haut plateau on avait découvert quelques ossements humains, mêlés à un amas de décombres d’un aspect bizarre. Slalomant entre les ronces et les nombreux branchages, dont certains l’avaient blessé, il commençait à comprendre à quel point il s’était fourvoyé : les évocations de ce manuel de rébellion, qu’il avait lu parmi tant d’autres préposés et qui l’avait mené à obéir aveuglément à son gourou, il les trouvait vides, superflues, et futiles — à présent, elles n’existaient plus dans son esprit, elles étaient effacées.
Car il était davantage préoccupé par la concupiscence, la sensualité de tous ses sens quand il arriva devant un champ insolite de saules qui sécrétaient étrangement des larmes de sang. Des larmes de sang dégoulinant dans des bassines qu’on avait curieusement disposées et placées pour les recueillir ; et au milieu de ces arbrisseaux un céleste cône s’élevait et sous lequel des brochettes d’étudiantes, en le guidant et en soulevant les tentures ceinturant le cône, tapinaient pour quelques roubles…
Comme par un enchantement, il se retrouva ensuite dans un jardin où des paysans à la peau tannée travaillaient sous des cieux qui les incendiaient presque littéralement. Leurs nuages s’étalant maintenant avec l’opiniâtreté du désespoir. Il s’approcha de l’une des spectatrices qui s’était figée sur place car, dans ce jardin sensualiste, les fleurs se régénéraient toutes seules, faisaient perdre la tête à tous ceux qui s’en occupaient, gardant à peine une apparence humaine. Il flottait dans l’air une odeur de bois qu’on aurait trop poncé. De visu, elles ressemblaient simplement à de simples cardons mais leur pistil allongeait les kilomètres, charrié par des vents capitulant seulement à l’approche des îles, bien plus au large du continent qu’on ne pourrait le penser.
Les déclarations d’amour, quand les visages devenaient simiesques en inhalant les vapeurs de ces fleurs précieuses, ne montraient pas seulement que les plaidoyers pour la chair ne les décevaient jamais, mais aussi que les apprentis horticulteurs étaient très inspirés, écrivant après leurs libations leur manifeste pour une sexualité libérée. Et avec ça et à la pelle, de futures idées de bacchanales qui pouvaient tout aussi bien gangréner les cerveaux de l’élite que ceux de la classe moyenne…
Leurs quêtes de Beauté, tout comme leur bible favorite, leur Kâma-Sûtra personnel, tâchaient d’être des points qui constituaient pour le vulgaire le summum de l’érotisme.
Et pour tous ces hommes et femmes, perdus dans le désert froid de l’Alaska, et qui jadis braquaient des banques étant des extrémistes, des anarchistes, ils savaient que leur rédemption ne s’incarnerait que là-bas, au loin près des aurores boréales. Ces phénomènes climatiques blanchissant les profils mystérieux de ces révolutionnaires et de leurs chevaux qu’ils avaient apprêté pour l’apocalypse à venir afin qu’ils reviennent dans la civilisation en triomphant, en pavoisant devant les gens les qualifiant autrefois de sauvages…
