Entre deux chapitres, je pensais à ces pièces de monnaie napoléonienne qu’on avait dépensé pour prendre le train et retrouver notre chez-nous.
C’était une drôle de monnaie à notre époque : comment était-elle arrivée dans nos poches ? Et pourquoi était-elle acceptée dans ce pays aussi absurde qu’imaginaire ? Mais qui avait pu me refiler enfin pareils deniers ?
Le gnome de cette caverne noire et menaçante que j’avais brûlé vif la nuit de la Saint-Jean ? Ce type qui brossait tranquillement son cheval dans son ranch en pensant secrètement être John Fante lui-même, quand nous étions revenus de bringue ? Ou cette paire de fous qui s’était évadée de l’aile méridionale et capitonnée d’un asile d’aliénés et qui nous avait poursuivis sur la route en side-car ? Tout avait commencé ainsi : sur l’écran de notre ordinateur, il y avait ces données laissant entendre que des fabricants de bombes artisanales, du même genre que Tyler Durden, attendaient le feu vert pour lancer une attaque dans notre ville spectrale, et qui avaient également annoncé la réévaluation de nos obligations boursières… Après nous être identifiés, on ne savait pas encore qu’une esclandre parmi nos promoteurs allait faire décroître la valeur de nos actions.
Il nous semblait aussi que même leurs sous-fifres avaient eu vent de ce qui se jouait en ce moment dans cette baie où l’on soutirait du matériel de guerre en les chargeant à mort dans les remorques. Là, pendant cette nuit sans fin, parmi les habitants encore debout, seuls quelques-uns virent l’illumination anormale d’un compartiment de train de marchandise en feu.
La décrépitude de l’endroit, ce port où les yachts les plus minables et payés à découvert croupissaient, s’ajoutait à l’état zombiesque des carabiniers préférant fermer les yeux, en dépit de tout ce que l’on commercialisait illégalement et sans commodité de paiement.
Cependant, la vue imprenable, et toujours appréciée, sur son décolleté, alors que j’entrebâillais les persiennes, me fit flotter dans les airs ; et pour encore plus me ragaillardir elle prophétisa, lors du prochain printemps et pour un vendredi 13, le retour soudain de la parade nuptiale des oiseaux migrateurs.
De la couleur du saphir, un appareil photo Polaroid monté sur un pied était braqué sur le lit où je lui lisais Demande à la poussière, entièrement nu… on avait commencé ce jeu qui en fait n’en était pas un. Et on avait également fait la bringue jusqu’à une heure du matin et le récit singulier, à peine gâché par un léger zézaiement, des ébats de Napoléon avait suivi ensuite ; puis il y eut enfin, après la lecture, la retransmission à la télévision de Rhum express mélangeant tout ce qui peut paraître un peu fou avec tout ce qui se trouve être d’une autre génération.
Il y avait aussi, éparpillées sur le parquet de la chambre, quelques coupures de presse qui faisaient allusion à sa folie, à son excentricité. Le faciès des meurtriers ainsi que leur saint-bernard enragé apparaissaient sur l’une des photos qui s’obscurcissait le plus. Et, tandis que les enquêteurs s’égaraient dans des détails inutiles au sujet d’un meurtre passé, elle roulait ses yeux blancs et vitreux, cette nuit qu’on aimait pour l’amour de la nuit.
Je frottais la tête de Laurie.
Elle n’avait à présent ni torse, ni membres en dessous des cuisses, et éructait des quintes de toux assez violentes pour m’empêcher de me rapprocher. On avait galéré et bataillé pour sa rémission ; elle avançait en rampant jusqu’à ce moment où l’on avait noirci tellement de pages que même dans le couloir de lourdes piles de papier s’affaissaient…
Je m’étais posé en faction sur le matelas et de là où j’étais je pouvais voir sa petite culotte avec ses pompons bleutés quand elle pouvait encore se déculotter. Je fus alors fasciné quand ses deux jambes s’étaient à nouveau matérialisées, j’avais l’impression d’assister à un miracle. Elle s’était redressée, le drap retombant autour de sa taille, pour attraper ses cigarettes.
Avant que je sombre après un verre de whisky, et pendant qu’elle jetait un coup d’œil à son téléphone, l’électricité de la ville avait sauté je-ne-sais-où ; une de ces curieuses pannes qui, à en juger par les romans de Bukowski, précédait les régicides de ce pays aviné…
Et les ténèbres grouillaient chaque soir d’inexplicables bruissements, comme ces notifications qui dans un monde parallèle dépareillaient avec les rescapés consciencieux des guerres napoléoniennes !
#####
(Dans un monde parallèle où les guerres napoléoniennes font rage mais où l’iPhone de Napoléon fait (peut-être) tout son génie)
Ils étaient loin de nous narguer, les extraterrestres de ce coin de l’univers, car pour seule technologie ils n’avaient inventé que le smartphone. Car ils étaient pour la plupart des hussards souffreteux d’une garde impériale certes devançant la plupart des stratégies de l’ennemi mais commençant à se faire trop vieux et rassis pour ces conflits interminables.
Dans les moindres détails sur son iPhone, lui fournissant malgré tout toutes les longues transcriptions des paroles entendues dans les bois russes la nuit, Napoléon avait l’intention de batailler jusqu’aux murs du Kremlin.
Son rythme cardiaque, tranquille jusque-là, perdit son mojo et s’emballa lorsque son téléphone portable fit apparaître sur son écran une notification lui indiquant qu’il devait rassembler toute son armée car les ennemis tsaristes enjambaient déjà le large pont aux rambardes de fer les reliant aux futurs champs de bataille. Et que son intendance avait lésiné sur la dynamite pour le démolir et ainsi n’avait pas réussi à couper la route aux barbares…
Les notifications avaient tendance à user de superlatifs ; même qu’elles n’étaient pas très précises en oubliant de donner la géolocalisation des avancées guerrières. Ce qui fit que Napoléon leva à la hâte son campement avant que les voix bourdonnantes de ces givrés se rapprochent et augmentent en intensité.
Plongeant dans le brouillard mais surtout dans une épaisse fumée noire causée par les canons, l’empereur s’efforçait de faire glisser le curseur de son téléphone, ce qui inaugura pour la première fois la reddition des cosaques. Décidément dans cette partie du cosmos, son appareil l’avait habitué à briser le charme de cette légende le couronnant comme le plus fin stratège que la Corse avait fait naître. Car avec l’aide de son iPhone, il avait forgé presque entièrement sa solide réputation de conquérant, se querellant tout de même avec certaines notifications qui l’auraient placé dans une position pitoyable et qu’il reléguait au mieux comme de simples distractions et au pire comme des nuisances dont il se serait bien passé. Et qui auraient de plus négligé de décrédibiliser l’attaque mal étudiée des soldats certes voraces mais ne faisant pas le poids en face d’eux.
Se montrant prompte à transférer dans son cerveau les déplacements de toutes les troupes disponibles, il y avait aussi ce casque de réalité virtuelle qui l’aidait à mener ses fidèles sbires à la victoire… Mais cette fois-ci, la célèbre Berezina serait un ouragan dévastateur mettant le holà sur sa carrière tout comme l’extinction de sa bonne étoile qui ne scintillerait plus, car les russes avaient commis l’outrage d’enflammer toutes leurs cités avant même que l’armée française pille leurs celliers et leurs coffres forts ainsi que les denrées alimentaires nécessaires pour survivre. Ce qui les fit s’interroger sur leur chance de subsister en territoire hostile et glacial, le doute sur leur chance de succès s’immisçant cette fois-ci insidieusement.
Ainsi, à force de saboter tout ce qu’ils auraient pu rafler, l’empire tsariste les fit battre en retraite et les expulsa, relayant la défaite napoléonienne à toutes les nations…
Et la désolation et la décadence voilaient l’endroit où les cavaliers et les fantassins s’embourbaient, perpétuant une fois de plus dans ce monde parallèle la chute du tyran ; ce qui me fait dire qu’on n’échappe pas à son destin, même quand l’espace-temps s’écoule différemment et fait naître des bugs comme cette trouvaille high-tech que l’ancien dictateur avait sûrement mésestimée !
