Cette histoire de rêve ne tenait pas debout, mais en l’absence d’autres éléments, même les plus morbides, Danny envisageait de se rendre à Brattleboro. Ses recherches sur le népenthès (dans l’antiquité grecque, breuvage qui était censé dissiper par magie les sentiments douloureux) l’avaient conduit à fréquenter les milieux les plus louches…
Comme ses accointances avec ces escrocs qui s’étaient arrangés pour disparaître au moment le plus inopportun. Beaucoup de choses le rapprochaient de ces voyous, mais, dans un bunker où il y avait eu un viol collectif, ils les avaient quittés en tapant un sprint. Il donna un coup de pied dans un bidon d’huile. Havoline, évidemment. Il se retrouva au coin du bâtiment en parpaings, le temps d’imaginer qu’il devait bien exister des milliers de lacs semblables à ce qu’il voyait de loin : un brasier d’opale tombait sur le lac de Ninos et cet instant qui naissait, aurait pu continuer éternellement, par bravade.
Et dans la pénombre, seuls quelques étranges halos avaient fait détacher, avec une netteté particulière, ces cercles étranges sur de grandes pierres levées. Là, sur le sol, des panneaux en fer rouillés indiquaient 1,99 $ pour l’essence ordinaire, 2,19 $ pour l’intermédiaire et 2,49 $ pour le super, comme dans son rêve…
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Le métal, tout comme la pierre, affleurait le long du chemin de fer. La lune le tachetait en s’étouffant un peu. Et tout ça affermissait nos interrogations : avait-il, ce Lovecraft, la moindre idée du comment il fallait s’y prendre sans dévoyer l’essentiel ? Et qui, pour nous, semblait sans queue ni tête… Des mondes opiniâtrement clos, dont seule la littérature révolutionnaire russe pouvait se pâmer, magnifiaient tout ce qu’on osait que murmurer.
Plusieurs fois, Danny, en vadrouillant parmi les ruines, s’était battu et fait rosser mais avait fini par torpiller un mystérieux aéroplane fabriqué par des punks de l’autre côté du lac. Et il avait plongé dans les ténèbres insondables, Danny l’avait pourchassé en tombant maintes fois sur le ciment, des polochons bourrés de coton mais aussi des briques et des planches tombant presque sur lui mais ne l’effleurant qu’à peine.
Une fois tout au fond du gouffre, dans la noirceur la plus absolue, des nymphes cyclopéennes, lui cédèrent leur trésor : des diadèmes en diamants, des Louis d’or mais aussi de précieuses épées comme on en voit dans les combats de gladiateurs.
Et comme toujours quand un mirage survenait, la surface du lac brillait en rougeoyant ce qui annonçait également une invasion de rats…
Une invasion que Lovecraft avait déjà bien auparavant instrumentalisée, et prédit, tout comme la convoitise de l’homme : à conquérir même les abîmes, il trouverait là ce que beaucoup de tabous, d’interdits et de terreurs cosmiques l’avaient jusqu’à présent gardé d’aller encore plus loin.
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Ici et là, des singes s’accouplaient avec des boucs ; la cité, qu’on croyait disparue, était à nouveau assiégée et l’inépuisable fertilité de ce monstre marin hypnotisait Danny. Une biche avait été sacrifiée selon la coutume que les runes avaient explicitées lors de son passage sur les pierres tombales de ses ancêtres…
Et le sang menstruel de sa mère qu’on épaississait avec du sable, de la poussière et des gravats en miettes, coulait dans tous les ruisseaux et les caniveaux du bourg.
Pour abréger son agonie, elle donna naissance en cette nuit de pleine lune à une sorte d’Elephant Man qu’on avait mis dans une cage en prenant bien soin de la cadenasser. Le cauchemar commençait à péricliter ; et d’ailleurs Danny soupçonnait que l’invention d’autres cultes encore plus sanglants, d’autres fantasmes davantage mystérieux allaient se trahir par une forme de désespoir hystérique telle l’ombre tourmentée de Howard Phillips Lovecraft…
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Sans trop savoir pourquoi, on hésitait à demander notre chemin aux silhouettes solitaires et distordues qu’on apercevait de temps à autre sur des seuils de pierre effritée. Elles se montraient tellement silencieuses, fuyantes, qu’on avait l’impression d’aborder un domaine interdit où demeuraient des êtres auxquels mieux valait ne pas avoir affaire. Lorsqu’une nouvelle côte donna à voir les montagnes surplombant les bois denses, ce sentiment de malaise bizarre nous dévora les entrailles. Ainsi que cette aigreur nihiliste sans fin ni commencement mais audacieuse…
J’avais laissé le faisceau de ma lampe sur un muret du barrage le plus proche et en ce moment au loin près d’un night-club, il ne restait plus que des carrosseries de bagnoles incendiées. Le même sort que les huttes des derniers survivants. L’humanité s’était faite la belle depuis longtemps.
Je me rappelai qu’elles ne s’étaient manifestées qu’à proximité d’Akeley, les dernières perpétrations d’attentats sur des personnalités ecclésiastiques qui avaient engendré le chaos. Et sur mon téléphone, j’avais toujours la photo de la barbe prenant feu d’un prêtre… Et beaucoup d’applications. Beaucoup de programmes informatiques aussi, qui me permettaient de crayonner les molosses que je croisais à travers le décor apocalyptique de ce pays… Une attaque nucléaire sûrement ou une défaite militaire cuisante.
J’avais retrouvé pas plus tard que hier matin trois de ces douze gros chiens morts. J’avais relevé une multitude d’empreintes de griffes et les traces de pas des belligérants sur la route…
