Poésie surréaliste NotesMat15

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La Nuit de Lovecraft


Ici et là, des singes s’accouplaient avec des boucs ; la cité, qu’on croyait disparue, était à nouveau assiégée et l’inépuisable fertilité de ce monstre marin hypnotisait Danny. Une biche avait été sacrifiée selon la coutume que les runes avaient explicitées lors de son passage sur les pierres tombales de ses ancêtres…

Et le sang menstruel de sa mère qu’on épaississait avec du sable, de la poussière et des gravats en miettes, coulait dans tous les ruisseaux et les caniveaux du bourg.

Pour abréger son agonie, elle donna naissance en cette nuit de pleine lune à une sorte d’Elephant Man qu’on avait mis dans une cage en prenant bien soin de la cadenasser. Le cauchemar commençait à péricliter ; et d’ailleurs Danny soupçonnait que l’invention d’autres cultes encore plus sanglants, d’autres fantasmes davantage mystérieux allaient se trahir par une forme de désespoir hystérique telle l’ombre tourmentée de Howard Phillips Lovecraft…

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Sans trop savoir pourquoi, on hésitait à demander notre chemin aux silhouettes solitaires et distordues qu’on apercevait de temps à autre sur des seuils de pierre effritée. Elles se montraient tellement silencieuses, fuyantes, qu’on avait l’impression d’aborder un domaine interdit où demeuraient des êtres auxquels mieux valait ne pas avoir affaire. Lorsqu’une nouvelle côte donna à voir les montagnes surplombant les bois denses, ce sentiment de malaise bizarre nous dévora les entrailles. Ainsi que cette aigreur nihiliste sans fin ni commencement mais audacieuse…

J’avais laissé le faisceau de ma lampe sur un muret du barrage le plus proche et en ce moment au loin près d’un night-club, il ne restait plus que des carrosseries de bagnoles incendiées. Le même sort que les huttes des derniers survivants. L’humanité s’était faite la belle depuis longtemps.

Je me rappelai qu’elles ne s’étaient manifestées qu’à proximité d’Akeley, les dernières perpétrations d’attentats sur des personnalités ecclésiastiques qui avaient engendré le chaos. Et sur mon téléphone, j’avais toujours la photo de la barbe prenant feu d’un prêtre… Et beaucoup d’applications. Beaucoup de programmes informatiques aussi, qui me permettaient de crayonner les molosses que je croisais à travers le décor apocalyptique de ce pays… Une attaque nucléaire sûrement ou une défaite militaire cuisante. 

J’avais retrouvé pas plus tard que hier matin trois de ces douze gros chiens morts. J’avais relevé une multitude d’empreintes de griffes et les traces de pas des belligérants sur la route… 

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Sur la digue, au-delà de la roue hydraulique motrice, morose, on s’abstenait de nettoyer le pare-brise sale pour ne pas voir la lueur déprimante du jour en train de s’éteindre ainsi que la doctoresse en sciences Lovecraftiennes se plantant devant la bagnole.
Mais on était toujours aussi stupéfait par son charisme digne du chef du Projet Chaos et la doctoresse, malinement coiffée, ouvrit dans une grande bouffée froide ma portière. Je descendis alors de la voiture et je m’aperçus que l’irrépressible tornade d’hiver avait tout recouvert de givre, précédant des bravoures plus violentes que ce chaos polaire…
En saisissant son monocle pour voir Celui Qui Se Réveillait Dans Le Noir, et qui était en mesure d’asseoir son empire sur la plus cynique des prostitutions, elle se mordit la lèvre. Mais Il était vidé. Dépourvu de toute émotion. Alors il était arrivé ce qui devait arriver. Il aurait continué quoi qu’il en soit. Sans doute qu’Il voulait se réveiller de nouveau. On aurait dit qu’il avait réussi…


Dans la salle de tests, Danny examinait la photo du cimetière qu’il avait désigné comme le lieu unique d’où tout avait commencé ; il ne restait là-bas, pour seules et dernières reliques, qu’un tombeau, blanchi à la chaux avec les lignes du ciment en relief. Et d’où un cadavre, avec encore des mocassins aux pieds, la gorge cravatée et ayant presque réussi à tirer un louis de sa poche avant de passer au gibet, marivaudait avec la doctoresse. Celle-ci l’autopsiait en ce moment même, commençant par ses bras, ses jambes, puis ses doigts, séparait avec un scalpel le peu de chair qu’il lui restait.
Au loin, sonnant du cor pour tous ces macchabées manquant à l’appel, les Morts des eaux nocturnes abreuvés, tourmentaient encore ce clown grimaçant sous mon évier.
Par ailleurs, me confia-t-il, il avait du mal à croire que les plus grands secrets lovecraftiens allaient nous être dévoilés : ils n’étaient qu’un vague souvenir, un pâle hologramme dans notre mémoire, comme le sel des larmes d’enfance quand le soir tombait douloureusement… Mais je comptais sur Lovecraft lui-même pour nous les révéler.
Il avait plus de force qu’un saint, plus de bon sens qu’un voyageur, pas comme ces défunts de la bonne société ayant payé grassement pour que leur gourou leur aide à franchir le Styx. Et ainsi ressusciter ; ce qui était pourtant tout bonnement impossible…