Poésie surréaliste NotesMat15

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Un monde presque imaginaire ?

« La veuve a succombé et rejoins l’orphelin
Dans la crypte oubliée où l’attend son amant

Et les lambeaux de peau des lépreux impuissants
Aux pieds des croix dressées brûlent en brasiers sans fin.

Sur les pavés souillés, assis ils prient en vain.
Salut et guérison, seule folie les attend.

Et partout déambulent en légions les mourants
Leurs corps amincis répandent un sang malsain.

La maladie me ronge et mes jours se finissent
Putrides, infectes chairs sur mon corps se pourrissent,
Car la gangrène est reine et faucheuse ici-bas.

Je ne suis que charogne esclave du sort.
Tout est lamentation, l’avenir est aux rats.


Las j’ai cessé de fuir mon exutoire, ma mort. » 

« La Veuve » mangeait les pissenlits par la racine. 
Quant à cette mère porteuse, dans son tombeau qui se délabrait bien trop vite, elle savait qu’un simple coup de grisou dans les souterrains grouillant de rats ne suffirait pas pour reconquérir la concorde parmi les êtres humains. 

J’avais dégoté un nouveau job de dératiseur ; mon patron actuel télévisait tous les jeudis avant vingt-trois heures sur notre Nintendo Switch des opérations jugées sadiques par les écologistes pour enrayer les rats et la Grande Peste Noire. De temps en temps, j’allais jeter un coup d’œil sur l’écran pour manifester ainsi ma reconnaissance à ce chef extravagant qui, à cause d’un entretien d’embauche malséant, n’avait pas engagé John Law. Celui-ci était donc au chômage et ce jour-là, en congé, je le rejoignis dans sa piaule où il placardait des posters personnalisés de Star Wars, notamment de Maître Yoda… 

C’était ici le très vieux Paris des ruelles sinueuses où le jour n’entrait jamais, où l’air empuanti stagnait, où la vermine prospérait. Même désœuvré, il l’assumait complétement et avait soudoyé avec de l’argent sale l’employé d’un musée pour subtiliser une figurine primitive… Une Vénus de Laussel, refermant des secrets terrifiants depuis l’ère préhistorique, et on sentait que quelque chose clochait en regardant le bas-ventre volumineux de cette « œuvre d’art » régressive ; tout désir sexuel s’étiolait et indisposé par sa grossesse monstrueuse, je ne comprenais pas comment et d’où venait l’idée de son créateur de concevoir son ventre gonflant à un point tel qu’il pouvait exploser d’un moment à l’autre… c’était sûr et certain, elle allait enfanter mais de quoi ? 

John Law était givré et ne s’en souciait pas, davantage préoccupé à rejouer sur sa console pour la millième fois ce jeu vidéo où les prélats velléitaires du Conseil hésitaient indéfiniment sur le Jedi potentiel à nommer. 
Je le quittai à l’heure où la première étoile brillait, circonvenu quand même qu’il finirait bien par s’en lasser de ses bouffonneries jediistes et revendrait aussi cette Vénus de Laussel incitant au crime le plus crapuleux. Tout espoir n’était pas encore perdu.

Ce soir je doublais ma dose de bromure, après avoir fait gicler sur le pavé la boue qui était partout et plus épaisse qu’ailleurs. Elle maculait même les murs où des affiches de vagins béants me forçaient à me remémorer ce rêve d’où j’avais vu la Vénus pourvoyant par son lait maternel à une kyrielle de rats rachitiques… Lors de notre massacre presque total par la Peste Noire, les plus faibles avaient été cannibalisés par d’autres rongeurs mutants.

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« À la première heure du jour, errant d’une rue à l’autre, je rêvais d’agonie, de confusion, d’extinction radicale et définitive. Les hommes tombaient les uns après les autres, contaminés, crachant leur sang pourri. Partageant tous inconsciemment une seule âme : la mienne, impure et contagieuse. Je m’enivrai de visions de mort en cheminant vers le port. » 

Les lueurs incandescentes d’une lune gibbeuse foudroyaient mes yeux quand j’observai le ciel. 
De retour d’un passage à l’hôpital psychiatrique, j’avais une nouvelle fois perdu mon travail sans préavis ni pourparlers dans la fameuse entreprise de dératisation… 
Mes problèmes d’argent nécessitant une solution immédiate et mes factures d’électricité et de chauffage étant exorbitantes par rapport à mon allocation, je m’étais résolu à retrouver du boulot. Devant la petite annonce d’un job qui me semblait sortir du film Dans la peau de John Malkovich, je balisais un peu : il était tout aussi cynique (au sens le plus adapté par rapport à Diogène de Sinope, le philosophe de la Grèce antique) que kafkaïen et malsain… Mais même anxieux et bien refroidi parce que le jour de paye ne tombait qu’une fois dans l’année, le Mardi Gras, en l’attendant impatiemment parce que j’étais vraiment trop ric-rac, il était suffisamment élevé pour que je ne craigne plus les « lendemains qui déchantent » le jour tant béni. 

À fortiori pas moyen de négocier ni d’avoir une avance, ce qui était implicite sur le papier mais lorsque je fus reçu pour mon premier rendez-vous dans cette étrange société au sommet d’une tour de verre, on me fit bien comprendre que si je voulais grimper dans la hiérarchie et toucher le jackpot, je devais accepter cette règle de base, certes absurde mais indiscutable.

Il s’agissait de réclamer les coordonnées de la CB d’un type encore boutonneux ou d’une jeune fille par le biais du Momo Challenge, cette série de défis proposée par un personnage effrayant au sourire démoniaque et aux yeux exorbités sur l’application de messagerie WhatsApp ; ce qui se terminait généralement par une descente en Enfer dans l’esprit d’une personne devenue folle. Car les pensées de la victime étaient confuses et difficiles à comprendre, et dont elle en était encore consciente, mais, incapable d’y faire quoi que ce soit ; elle ne pouvait même plus essaimer des messages de détresse, des appels à l’aide, étant acculée au suicide ou tout du moins à une tentative si elle ne voulait pas faire la part du feu, c’est à dire garnir le compte bancaire de la multinationale.

J’accomplissais mon taf avec un ordinateur tellement sophistiqué qu’en utilisant les multiples presse-papiers d’une intelligence artificielle perverse, je devinais à l’avance les réponses qu’elle pouvait émettre. Le chantage ne s’arrêtant jamais tout à fait, rongeait les consciences, n’épargnait pas les proches ayant perdu un adolescent ou même un jeune adulte. 
« Vérole de Rouen et boue de Paris ne s’en vont qu’avec la pièce » disait un très vieil adage…

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John Law attendait près de la Buick de Mike, un vieux de la vieille qu’une rédemption mystérieuse lui avait, tout comme moi, fait écrire une lettre de démission étoffée… Il lui fit signe au coin de la rue, puis, m’apercevant, alla ouvrir le coffre où il y avait à l’intérieur tout le matériel afin de nous préparer à une incursion dans les canalisations opaques des égouts. Des corbeaux rôdaient depuis le matin, et ils étaient toujours là à fureter lorsqu’il redémarra sa bagnole, fixant l’horizon de ses yeux presque morts.

Le ciel était noir, noir comme le plus pessimiste des rats ce soir-là mais en écoutant l’autoradio j’étais parti dans un délire qui, par ordre alphabétique puis par champ lexical, classait les différents groupes de grunge, glanant des infos sur leur label… 

Et avant que les applications sur nos portables modélisent des batailles rangées, on suivit cette route qui s’achevait sur un atelier de tissage, d’avance tétanisés à l’idée de mettre nos combinaisons et de braver ces monstrueux rats.

Des pas rapides résonnèrent sur le béton. Pour que notre situation s’inverse en quelque chose de pas poilant du tout, il ne manquait plus qu’un type bien trop démonstratif et jovial et empestant le tabac vienne saboter notre plan du départ.

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Il fallait les voir, les deux amants complétement bourrés, suivre les rails pour arriver à ce train à moitié opérationnel ; les clous et les vis des strapontins avaient rouillé mais ils soupçonnaient toujours que c’était un coup monté. En wagon, immobiles, ils regardaient des paysages aussi éphémères qu’une mouche de mai s’acoquinant malgré tout avec plus de la moitié des espèces vivantes sur terre. Même depuis l’autre côté du compartiment, j’imaginais fort bien le bruit de ses grosses chaussures blanches d’infirmière. 

À l’heure de leur arrivée, ils se défonceraient sans doute à la vodka dans une ambulance, qui s’embourberait. J’aurais aimé disposer de quelque chose pour cacher leurs visages mutilés, et je m’aperçus qu’on pouvait trouver absolument tout ce qu’on voulait dans les cabines de ce TER ; je frôlais quelques resquilleurs qui attendaient leur tour pour se débarbouiller dans les toilettes, poussant nos chariots l’un à côté de l’autre avec John Law, le long du couloir, et pris un des T-shirts qu’un contrôleur avait fait baigner dans le sang d’un sioux s’étant offusqué trop vivement de l’amende salée pour avoir fraudé. Pour l’étaler sur ce qui restait du visage de la « Veuve. » 

Elle avait les jambes écartées et sa jupe était remontée jusqu’à mi-cuisse. Je savais qu’elle avait vadrouillé avec son amant depuis bien trop longtemps, ayant chevauché de gros rats mutants jusqu’à ce qu’ils leurs intiment de changer de monture. Ces créatures, qu’ils avaient molesté pendant quelques temps jusqu’à ce que leur population ait triplé, n’avaient été jamais dupes de ces morts-vivants.

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Je m’employais à la révision des cent cinquante premières pages de ma nouvelle, Demain les rats, principalement parce que John Law ne cessait de me harceler pour le lire et que ce chômeur de longue durée, avais-je découvert, était le genre de personne qu’on ne peut tenir longtemps avec des excuses. 
Maintenant que mon travail avançait vite et bien, au petit matin tout ce que j’avais mis au rebut et qui se morfondait dans le disque dur de mon ordinateur, fut imprimé, proses préméditant à l’instar des médiums ce que ces envahisseurs conspiraient dans les ténèbres de leurs souterrains… ou à la manière de ces gourous ressassant que notre monde allait choper une nouvelle Peste Noire encore plus répugnante et dévastatrice. 

De la même façon également que ces marabouts, s’enhardissant à tel point qu’après avoir fait souscrire aux gens naïfs une procédure assez lourde de présélection et d’entretiens probatoires, les sanctionnaient par une taxation sévère à souhait. Le tout dans le but de leur faire croire qu’ils ne morfleraient jamais si ce jour funeste et apocalyptique devait poindre… Leur complexion, assuraient-ils, assez robuste par ces achats de boucs sacrés et d’offrandes de spiritueux, l’aura et le poids d’obscurantisme asphyxiant requis et s’épaississant d’autant !