Poésie surréaliste NotesMat15

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Geometric pattern with glowing lines, mystical symbols, and central eye

Résistance

C’était jeudi, jour du marché. J’avais emprunté le long corridor sinistre qui séparait la grande cour entourée d’arcade, foisonnante de bêtes et de gens en tous genre, avec les tanières regrettables où les médisants hochant la tête pensaient : Nous sommes retenus prisonniers et torturés par un homme qui pense que nous savons où se trouve une usine de bombes et qu’Elvis Presley a avalé son frère jumeau dans le ventre de sa mère.

La grande ville avait le pavé chaud et les cieux vert-chou peignaient d’une couleur léthargique les mesquines pelouses jalonnant les ponts dont l’orientation escaladait jusqu’au sacro-saint d’un Sanctuaire…

Là, parmi des têtes sacrées d’Olmèques, des forains ivres discutaient les derniers traités afin de me faire croire que les rentiers à lorgnons mercantilisaient encore les insignes chromés arrachés à des capots de voiture de luxe. Se ressemblant toutes, elles étayeraient sûrement plus tard leurs descriptifs pronostiquant aussi qu’ils envisageaient de confisquer les maigres ressources des résistants…

Ces têtes géantes en pierre, que les Olmèques, avant d’accoster sur cette île mystérieuse, avaient restauré et que je trouvais rubescentes, frappé par leur ressemblance avec l’art aztèque, avaient des gueules rouges de chantres.

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À peu près là où les railways flanquaient, creusaient, et surplombaient leurs clubs de strip-tease où le feu commençait à se propager, une immense photo exprimant à elle seule tout ce qu’il y avait à savoir sur la douleur humaine, feignaient encore de reconstituer ce que nos rêves indistincts s’attendaient à voir : des barricades au-dessus des poteaux télégraphiques et de ces amas de bidons d’essence, de ces tas de bois pourri, de ces poutres vieilles comme des vagins à ne plus ensemencer ; et des sortes de Marianne s’attroupaient pour réveiller en sursaut des genres d’Esméralda et des SS bavant des pommades d’or sur leurs cheveux sombres. Leur capitaine rugissait de colère mais il était trop tard : on les voyait aux premiers rangs parader après avoir bradé des décoctions toxiques et virulentes à ces gandins néo-nazis se convulsionnant peu après.

Dans la nuit du jeudi au vendredi de cette semaine infernale, même les plus viscérales indolences des résistants les moins convaincus se liquéfièrent…

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L’horloge au mur indiquait 22 heures 30. Les chiens jappaient encore à cette heure-là tandis que je promenais le faisceau de la lampe de poche devant un panneau en chevalet destiné à attirer l’attention des gens et dont l’amirauté fasciste avait noté ce qu’ils avaient perpétré comme perfides et sempiternelles fustigations dans les débats télévisés…

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« Écoute, je vais te raconter mon rêve : leur petite bande de fachos, claironnant et brandissant notre grief, était désormais en cavale dans les souterrains de Paris. Nous devions nous retrouver extra-muros sous la lanterne d’un bordel, au 22 Rue du Chat qui pelote, on partait à l’aventure malgré les remugles des égouts d’où les patrouilles de cette Gestapo d’un nouveau genre s’embourbaient. »
« Le ciel se violaçait d’une lueur crépusculaire et, pour nous initier à la plus puissante des médiumnités, galbait cet étrange globe, en notre possession et empli d’une obscurité mouvante, et la défiance qu’on avait vu sur leurs visages inhibait bien malgré nous ses noirceurs purpurines mais ça ne nous empêcha pas de voir les bribes d’un futur aussi proche qu’effrayant. »

« Notre patience avait néanmoins été récompensée : une Porte s’ouvrait sur le soir, et tremblant et les yeux pleins de larmes, on avait avivé leurs bûchers, et ce qui avait tant sommeillé dans les flammes embrunissait les dictateurs… Et ce qu’on avait consumé en attendant patiemment que la flambée nous insuffle ce don de visionnaires spiritualistes et de voyants télépathes, donnerait naissance à la morbide Saison Rouge. Comme les seules et uniques personnes qui savaient que ça devait finir par ça, et comme ça, et que même nos visions fulgurantes de tous les trépas futurs n’avaient été créées que dans ce sens. »

*

Je crois qu’il ne me restait plus qu’à sortir en peignoir cette nuit, à me tremper comme un rat sous les pluies diluviennes et à courir jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ce qu’on m’interne car je courais torse nu et en peignoir dans les rues où je n’attendais pas que les bagnoles stoppent devant moi… pendant un bref instant, il m’a semblé que je n’avais même pas dépassé l’arrêt de bus à côté de chez moi mais quand j’avais traversé la criée du faubourg, je me disais que ces derniers temps j’avais amélioré ma foulée.

Je n’avais encore jamais assisté à ce type de cérémonie à venir, mais quand j’avais vu le panneau qui indiquait l’endroit où je me trouvais, je compris que j’étais arrivé finalement pas à la bourre du tout ; et bien que je ne connaissais pas le terrain d’expérimentation de ces têtes savantes et grimaçantes au nez camard et aux yeux visionnaires, j’avais bachoté sur le sujet, c’est-à-dire sur l’interview que je devais conclure avec ces alchimistes.

Et qui devaient vulgariser pour moi les changements de ce vieux et inexpugnable quartier ayant connu quelques bouleversements au fil des siècles. Et dont les restaurants de doughnuts et de Choco-BN de luxe avaient alimenté toutes les fosses communes ; même les clients les plus vaillants n’avaient pas supporté les effets foudroyants des champignons hallucinogènes qu’ils contenaient.

Comment le maillage de ces alchimistes aurait pu se douter de la daube en vente libre à ces bénéficiaires de tickets-restaurant ?

Lors de notre entretien, ils m’expliquèrent que ces vautours disgracieux et adorateurs d’Adolf Hitler ne s’aviseraient plus à l’avenir de tromper leurs fratries sur leur camelote ; toutefois en les quittant je restai convaincu qu’ils se taperaient tous un glaucome en les laissant écouler leur vaseuse conchyliculture.

Dans un brouillard à couper aux couteaux et dans la direction opposée des rares magasins fermant à six heures du soir et de la circulation se tarissant à 10, j’avais longé les tas en ruine d’atlantes hitlériens que ces boucs émissaires avaient pilés : le monde était encore là, et il s’harmonisait encore… ou peut-être était-ce moi qui le faisait s’harmoniser ; pour autant, il restait encore trop de philistins dans cet arrondissement, ayant gardé son aspect médiéval, pour ne pas les ligoter sur les bûchers et dont les palimpsestes plus tard écœureraient les idéologues totalitaires d’extrême droite…